L’ONU acte «le dépassement inévitable» d’1,5°C de réchauffement, après des «décennies d’insuffisance climatique»

Le réchauffement devrait atteindre 1,7 ou 1,8°C dans le meilleur des scénarii de dépassement, affirme le rapport annuel du Programme des Nations unies pour l’environnement (Pnue), ce 21 octobre. Ce dépassement du seuil de réchauffement le plus ambitieux de l’Accord de Paris peut cependant n’être que « temporaire » selon l’ONU, qui prône de recourir au captage de CO2. Notamment par une géo-ingénierie que l'organisation juge elle-même « risquée et coûteuse ».
« Les chances » de maintenir le réchauffement moyen à +1,5°C, objectif le plus ambitieux de l’Accord de Paris pour maintenir un climat viable, sont bel et bien « évanouies ». Du moins « temporairement », espère l’organisation, pour qui ce chiffre phénix peut renaître de ses cendres.
Cela ne faisait plus guère débat ni mystère. Ces deux dernières années, et même avant pour certains, climatologues et jusqu’au secrétaire général des Nations unies n’ont cessé de préparer les esprits à un « dépassement » climatique. L’« overshoot » avait été mis en exergue par le même Pnue dans un rapport paru le 2 septembre dernier – même si un conditionnel de pure forme restait employé. À deux semaines de la Conférence de l’ONU pour le climat (COP31), le PNUE en fait le gros titre de son rapport annuel Emission Gap Report, publié ce 21 octobre.
Des émissions stables en trompe-l’oeil
« Après des décennies de mesures d'atténuation insuffisantes, un dépassement plus important de la limite de 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels (…) est désormais imminent et inévitable », affirme l’agence de l’ONU pour l’environnement, dans ce rapport de référence. Celui-ci mesure « le fossé des émissions », soit l’écart entre les émissions mondiales de 2025 et celles qu'il faudrait avoir pour tenir le cap d’un réchauffement de +1,5°C de réchauffement maximal par rapport à l’ère pré-industrielle, période (XVIIIe et XIXe) lors de laquelle le développement économique de l’Occident a commencé à réchauffer la planète.
Le réchauffement moyen mondial est aujourd’hui d’environ 1,4°C. Les neuf dernières années de la décennie sont les plus chaudes de l’histoire. L’année 2024, la plus chaude enregistrée, avait pour la première fois atteint +1,6°C.
En 2025, environ 58,4 gigatonnes d’équivalent CO2 (GtCO2e) ont été relâchés dans notre air. Une quantité stable par rapport à 2024. Le PNUE estime cependant qu’il est « trop tôt pour en conclure que les émissions mondiales ont atteint un plateau ou un pic » car les émissions de CO2 issues de la combustion des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz), de protoxyde d’azote et des gaz fluorés se poursuivent bien. Ces augmentations ont été compensées par une baisse des émissions de CO2 de la combustion de biomasse : les feux de forêt en 2025 ont été moins émetteurs par rapport à l’année précédente, exceptionnelle.
Un objectif mort-vivant
Dépasser le marqueur climatique d’1,5°C ne signifie pas un saut dans le vide. C’est en se cumulant que ces petites fractions engendrent d’énormes conséquences sur notre monde sensible : rétraction de la banquise, fonte du permafrost (puits de carbone en Sibérie et ciment des montagnes dans les massifs alpins et himalayens), mort des coraux (havre de biodiversité, vitaux pour les populations côtières), sécheresses agricoles, incendies, et en bout de chaîne les conséquences économiques (inflations alimentaire et énergétique) et sanitaires. Et comme tout est interconnecté, le risque est grand d’un emballement à mesure que les limites physiques de la planète sont franchies. « Tous les cinq ans, les émissions au niveau actuel ajoutent 200 GtCO2e dans l’atmosphère et élèvent la température d’environ 0,1°C », indique le PNUE.
« Le défi consiste désormais non seulement à veiller à ce que le réchauffement climatique reste bien en-deçà de 2°C, mais aussi à réduire au minimum la durée et l’ampleur du dépassement » en vue d’un « retour crédible à 1,5 °C d’ici la fin du siècle ». C’est « la seule option qui reste », enfonce le rapport intitulé cette année « le point de retour ». Retour pas tout à fait à l'identique cependant puisque certains points de bascule sont irréversibles, comme la fonte des glaciers.
« Dépasser ne signifie pas capituler, a déclaré Antonio Guterres dans un message vidéo diffusé aux médias. Nous pouvons encore faire en sorte que [ce dépassement] soit aussi limité et aussi bref que possible », a assuré le secrétaire général de l’ONU qui laissera son poste en fin d’année, après dix années à marteler la gravité de la crise climatique.
Un pic possible à condition de réaction urgente
Dans le scénario au dépassement « le plus bas », le réchauffement atteint un pic à 1,7 ou 1,8°C avant de redescendre après 2050. Pour suivre ce scénario, il faut réduire les émissions de 18% d’ici à 2030, de 45% d’ici à 2035 et de 69% avant 2040, « soit presque 6% par an ». Ainsi, pour le Pnue, ce scenario permet de « rester aligné sur l’objectif de long terme de l’Accord de Paris de limiter le réchauffement bien en-deçà de 2°C en poursuivant les efforts vers 1,5°C ». Autrement dit, l’objectif totémique d’1,5°C est mort-vivant.
« Cette réduction de 18% d’émissions de gaz à effet de serre est tout à fait sensée. Si l'on s'y prend très rapidement, avec une volonté politique et du courage, c'est tout à fait possible », a réagi Inger Andersen, lors de la conférence de presse.
Les chiffres du rapport ramènent cependant à une cruelle réalité. Même si les politiques climatiques remises par les États à l’ONU (des feuilles de route appelées contributions nationales déterminées) étaient bien mises en œuvre, elles ne permettraient qu’une réduction de 5 à 8% d’ici à 2030 et de 11 à 15% d’ici à 2035. Certes plus nombreuses et plus « qualitatives » que l’an dernier, elles feraient une économie maximum de 4 GtCO2e en 2035 par rapport aux niveaux attendus en 2030, « très loin de ce qu’il faudrait », relève l’ONU. Le réchauffement devrait alors atteindre 2,6°C à la fin du siècle. Et 2,8°C si les politiques écologiques en cours ne changeaient pas. « Sans mesures urgentes, il deviendra très vite impossible de limiter le réchauffement maximal à moins de 1,7 à 1,8 °C. »
Selon le rapport, pour tenir le scénario du retour à 1,5°C, il faudrait réduire la part du charbon de 55%, du pétrole de 15% et du gaz de 5% dans l’ensemble de l’approvisionnement énergétique mondial d’ici à 2035. Pour la seule fourniture d’électricité, les centrales au charbon devraient toutes être fermées d’ici à 2040, alors que la Chine ou l’Inde continuent d’en construire. Il s’agit aussi de réduire de quasi-moitié les émissions de méthane dans les mêmes délais, un objectif à portée de main sur le plan technique si les États se donnaient simplement la volonté de réparer leurs fuites, désormais traçables par satellites.
À lire aussiÉmissions de méthane: les exploitants d’hydrocarbures ne répondent presque jamais aux notifications de l’ONU
L'élimination du CO2 de l'air
Enfin, ce scénario impliquerait, en plus de cet effort de réduction des émissions, « le retrait et le stockage d’environ 320 gigatonnes de CO2 au cours du siècle », l’équivalent de huit ans d’émissions. « Les défis technologiques et socio-économiques rendent incertaines les chances d’y arriver », reconnaît le rapport du PNUE.
« Les températures ne baisseront que si l’on élimine du CO2 de l’atmosphère », a spécifié Keywan Riahi, auteur pour ce rapport mais aussi directeur du département Energie à l’Institut international pour l’analyse des systèmes appliqués (IIASA), un centre de premier plan dans la modélisation des scénarios qui impliquent l'usage des technologies de captage et stockage de carbone. « Il existe différentes façons d’éliminer ce CO2. Il y a des processus naturels, comme par exemple le reboisement, la gestion des zones humides, etc. Mais des solutions techniques ont également été proposées, comme l’utilisation de la bioénergie et le captage du CO2 dans les gaz de combustion lors de la production d’énergie, ou encore le captage direct dans l’air. »
Des technologies dont la plausibilité du déploiement à grande échelle n’a pas été validée par la science. Mais qui font leur nid, bon an mal an, poussées entre autres par la lenteur de la décarbonation.
« Toutes ces technologies comportent des risques, admet le spécialiste. Il faut donc essayer de limiter autant que possible le dépassement, afin de ne pas avoir à compter sur ces technologies pour retirer le CO2 de l’atmosphère. » Il ajoute : « Même si les solutions fondées sur la nature sont bien sûr préférables, elles comportent également le risque de ne pas se concrétiser. Le puits planétaire s’affaiblit en raison du changement climatique lui-même. Il n’est donc pas certain que nous puissions disposer de la superficie de forêts nécessaire pour absorber le CO2 de l’atmosphère, et les technologies pourraient – ou non – atteindre l’échelle dont nous avons besoin. C’est pourquoi il est important de se préparer dès maintenant à pouvoir extraire le CO2 de l’atmosphère à grande échelle d’ici dix à vingt ans. »
Le PNUE se montrait déjà extrêmement sceptique sur la pertinence de la géo-ingénierie dans son rapport du mois dernier, Limiter le dépassement. « Une telle échelle d’extraction est coûteuse et risquée », a de nouveau rappelé Anne Olhoff, la directrice scientifique du rapport de ce jour.
À lire aussiAu Giec, entre technologies et sobriété, des jeux d’influence
Électrification
Il faut donc être plus ambitieux dans les politiques climatiques, « qui fonctionnent » assure Inger Andersen. La patronne du PNUE en veut pour preuve que « le développement des énergies propres place le monde sur la bonne trajectoire de l’objectif fixé de tripler les énergies renouvelables d’ici 2030. Cela n’est pas suffisant à lui seul, mais cela montre la direction à prendre ». Le développement des panneaux solaires a augmenté sept fois plus vite qu’escompté depuis l’Accord de Paris, pointe le rapport.
Cela masque pourtant un biais : le recours aux énergies fossiles ne diminue pas d’autant, comme s’il s’agissait d’une simple balance. Pétrole, gaz, charbon représentent toujours entre 80 et 86% de l’approvisionnement en énergie primaire mondiale. Car la demande en énergie progresse elle aussi, du fait notamment du développement des puissances émergentes, la vente de véhicules électriques ou le développement des data centers. Le mot « sobriété » ou réduction de la demande en énergie, bien que levier d'action efficace reconnu par la science, est absent du rapport.
Un objectif global d’électrification sera au cœur des discussions de la prochaine COP31, qui se déroule à Antalya (Turquie). Elle sera co-présidée par la Turquie et l’Australie. Ce dernier pays est le troisième exportateur d’énergies fossiles mondial et le premier en charbon qu’elle vend notamment… à la Turquie, premier producteur d’électricité au charbon d’Europe. Un partenariat dénoncé ce mois-ci par l’ONG 350.org.
L’accord majeur trouvé à Dubaï en 2023, dans le cadre de la COP28, oblige le monde à se passer progressivement des énergies fossiles. « Le développement des énergies renouvelables revêt certes une importance capitale, mais nous devons nous concentrer de plus en plus sur la sortie progressive des énergies fossiles. Nous ne constatons aucun progrès qui soit à la hauteur de ce qui est nécessaire », a précisé Anne Olhoff. « Le monde manque de temps et d’excuses pour combler ce fossé », a appuyé le patron de l’ONU.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.