J’haïs aimer l’IA
Pas un jour ne s’écoule sans que j’aie une conversation sur l’intelligence artificielle (IA), que ce soit avec ma famille, mes amis, mes collègues ou des inconnus. Pas un jour non plus sans que je la remette en question ou que je m’émerveille de ses progrès. Pas un jour sans que tout cela me laisse un malaise un peu plus profond que la veille. Sans doute comme vous.
Je travaille dans ce domaine, j’y côtoie des entreprises qui l’adoptent, j’écris des chroniques à son sujet. En toute logique, je devrais n’avoir qu’un seul intérêt : vous dire qu’elle est utile. Et elle l’est toujours dans mon contexte professionnel. Seulement voilà, plus je m’y plonge, moins je suis tranquille quant à l’orientation que tout cela pourrait prendre. Si ce bruit constant autour de l’IA me trouble et me fatigue, moi qui y baigne par choix, je peux facilement imaginer que, pour ceux qui reçoivent d’un côté des nouvelles catastrophiques et de l’autre des avancées vertigineuses, tout cela ressemble à un vacarme qui étourdit et fait perdre de nombreux repères.
Ce mot, « repères », est à mon avis celui qui compte le plus dans l’équation que nos sociétés devront résoudre face à l’IA. Nous les perdons parce que tout est allé trop vite. Nous sommes des êtres biologiques, à l’adaptation lente, face à une technologie qui progresse à un rythme que nous n’avons jamais connu et dont les concepteurs eux-mêmes ne comprennent pas entièrement le fonctionnement. Nous n’avons pas eu le temps d’apprendre, d’apprivoiser, de voir venir. Nous l’avons nourrie sans toujours le savoir : nos textes, nos images, nos conversations ont servi à l’entraîner. Nous n’avons pas eu notre mot à dire, et la valeur créée ne nous est pas forcément revenue équitablement.
L’IA n’est certes pas un outil neutre, mais sa trajectoire n’a rien d’inéluctable non plus. Elle découle de décisions prises par des humains, qui pourraient en prendre d’autres.
Soyons honnêtes sur ce qu’elle apporte. Dans les entreprises que je côtoie, elle commence à livrer des gains concrets. Oui, elle « supprime » des emplois (la majorité étant des emplois qui ne sont tout simplement pas encore créés, un moindre mal dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre), comme d’autres technologies avant elle, mais elle en crée aussi (des vrais et en grand nombre) et en déplace. La beauté dans cela est que les emplois que l’IA rend plus exigeants progressent mieux, en effectifs comme en salaires, que ceux qu’elle simplifie. Ce qui change vraiment par rapport aux révolutions passées, c’est la vitesse : aujourd’hui, des gens perdent leur emploi plus vite qu’ils ne peuvent (ou veulent) se réorienter.
Du côté de la société, je ne minimise rien : la consommation d’énergie des centres de données, l’effet possible sur nos capacités cognitives, des enfants et des parents déstabilisés sont tous des enjeux bien réels, avec lesquels nous apprenons à composer. Mais je ne voudrais pas non plus que nous fermions collectivement les yeux sur les percées en santé ou en science des matériaux. Ce sont des promesses réelles à impact positif que nous apporte l’IA. Je crois que la tension que nous ressentons envers l’IA est mal placée. S’affronter sur la question de « pour ou contre l’IA » nous paralyse et laisse le champ libre à ceux qui décident. La vraie question est de savoir qui décide, et au profit de qui.
Aujourd’hui, une poignée de dirigeants de quelques entreprises fixent le rythme, choisissent les usages et racontent l’histoire. Ce récit, soigné par de grandes équipes de relations publiques, nous dit que tout cela est inévitable et profitera à tous, mais ils parlent aussi de l’autre côté de la bouche, en invoquant l’urgence de ralentir et d’encadrer au nom de l’humanité. Ces dirigeants ne nous donnent malheureusement aucune raison de les croire sur parole.
Je ne propose pas ici de rejeter l’IA, mais plutôt des repères pour la gouverner : savoir sur quelles données elle est entraînée et comment elle fonctionne (la transparence), partager équitablement la valeur qu’elle crée (le partage), et décider collectivement de ses usages les plus sensibles (la décision collective). Et pour ceux qui mériteront d’être suivis, ils se reconnaîtront à deux critères simples : leur transparence et leur acceptation de rendre des comptes, quelle que soit leur taille.
Le Canada commence à bouger. En juin, Ottawa a lancé sa stratégie nationale, « L’IA pour tous », bâtie sur trois priorités : la confiance, les occasions et la souveraineté. Le 2 octobre, le premier ministre Mark Carney a annoncé la création d’un conseil national sur l’IA. Yoshua Bengio, l’un des pionniers de l’apprentissage profond (la base de l’IA générative que nous connaissons aujourd’hui), y siège ; il conçoit par ailleurs des IA plus sûres avec LoiZéro. C’est un premier pas, et Ottawa affirme lui-même que les bénéfices de l’IA doivent être largement partagés.
Il reste à voir si les actes suivront.
Ce conseil, qui réunit des chercheurs, des entrepreneurs, des investisseurs et des fonctionnaires, conseillera le gouvernement. Les décisions reviendront naturellement aux ministres. C’est sain, à condition que le débat public existe. Mes trois repères deviennent donc à présent trois questions : ces travaux seront-ils transparents ? La valeur créée sera-t-elle partagée ? Et comment les travailleurs, les enseignants et les citoyens y seront-ils entendus ?
Ne rejetons pas l’IA. Refusons que quelques-uns décident sans nous de ce qu’elle fera de nous. Je continuerai sans doute de la haïr et de l’aimer à la fois, peut-être comme vous. Mais je voudrais que ce soit en connaissance de cause, pour tout le monde et surtout pas dans le vertige.
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