Ukraine - "Les mères n’embrassent plus leurs enfants" : un camp pour se reconstruire, loin du front.

Un animateur monte sur scène. Et devant lui, une quarantaine de femmes et d’enfants se préparent. La journée commence par une minute de silence comme partout, en Ukraine. Elle se termine par un slogan "Gloire à l’Ukraine, gloire aux héros". Un moment solennel qui tranche avec ce qui suit. Une séance de gymnastique et de danse. Les enfants suivent le guide mais semblent déjà connaître la chorégraphie. Seul un enfant de 8-9 ans reste figé au milieu du groupe, le regard perdu dans le vide, sans énergie.
Khrystyna Dudashvili, la fondatrice du camp de rétablissement, précise que "la danse ce n’est pas juste pour se mettre en mouvement le matin. La guerre efface tout ce qui permet d’être heureux. Ces femmes sont stressées, tendues. Elles doivent gérer des situations traumatisantes. Et ce qui disparaît souvent, ce sont les moments de plaisir. Danser avec ses enfants, c’est retrouver une vie normale et reprendre contact avec eux".
L’enfant resté immobile ne tient plus en place. Il semble nerveux, pris de mouvements inexpliqués. Sa maman l’éloigne du groupe et va s’installer sur ses genoux, dans un canapé tourné vers l’extérieur. Il s’apaise.
"Parfois, certains enfants ont perdu la parole", explique Khrystyna. "Après quelques jours, ils parlent à nouveau. C’est toujours un moment très émouvant pour les mères."
Ces mamans ne se sentent plus autorisées à être heureuses
Au travers d’activités qui semblent simples, des psychologues travaillent le lien familial et la résilience. Une chanson utilisée pour danser le matin devient un outil pour se redonner du courage et de la joie de vivre quand les familles rentrent chez elles. Il faut aussi sortir de l’état d’urgence. "On voit certaines mamans vivre comme des robots à côté de leurs enfants. Elles sont froides, tendues et ne prennent plus le temps de prendre leurs enfants dans leurs bras."
Les enfants recommencent à être des enfants
© Mathieu Van Winckel
Natalia a le sourire quand elle regarde ses enfants reprendre vie. "Chez nous, ils ne font plus que regarder des écrans. Ils ne peuvent plus sortir. Ils ne jouent plus avec des copains. Et ils savent reconnaître les bombes utilisées au son qu’elles font en tombant sur la région."
Cette famille de quatre enfants vit à Soumy; une province frontalière de la Russie au Nord-Est. L’artillerie, les drones, les missiles sont quotidiens. "Le plus dur, c’est de voir nos proches disparaître les uns après les autres. Certains meurent, d’autres prennent la décision de quitter la région. Et on se retrouve doucement seuls."
Les larmes montent quand on lui demande comment elle perçoit ses enfants depuis qu’ils sont plus en sécurité à l’Ouest. "Ils dorment, ils vont bien et ils jouent avec d’autres enfants."
Natalia vient de Soumy près de la frontière russe avec ses quatre enfants © Mathieu Van Winckel
Mais la guerre n’est jamais tout à fait loin en Ukraine. Pendant une séance de dessin avec les plus petits, la lumière se coupe. "C’est ça la vie en Ukraine. On ne sait jamais combien de temps ces coupures vont durer. Parfois c’est cinq minutes, parfois c’est cinq heures. Mais nous avons des lampes pour continuer nos activités", explique Khrystyna, la fondatrice.
Personne ne semble surpris par cette coupure électrique. Les enfants se lèvent et partent rejoindre d’autres activités. Une mère remonte dans sa chambre. C’est l’heure d’allaiter la petite qui crie dans ses bras. "Ici je peux la nourrir sans crainte d’être interrompues par une alerte."
Les mamans peuvent aussi compter sur des cercles de discussions entre femmes. La parole se libère, les larmes coulent, des bras viennent soutenir les épaules de celles qui craquent. La séance se termine debout. L’animatrice lance quelques sauts sur place d’encouragement comme pour une équipe de rugby prête à se lancer dans un match.
L’astuce fait son effet. Les paroles lourdes se transforment en sourires et en énergie au moment de quitter la séance.
Depuis l’invasion russe de 2022, le camp a accueilli 25.000 personnes à Lviv. Une bulle d’une semaine qui ne peut pas guérir tous les maux de la guerre mais qui offre un répit dans un conflit qui dure depuis presque cinq ans.
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