La Belgique devrait-elle s'inspirer du Japon, dont la dette brute dépasse les 200% du PIB ?

À en croire le directeur de l’Agence fédérale de la dette, Jean Deboutte, et le chef des Finances publiques et Fiscalité à l’UMons, Julien Vandernoot, "le Japon est un cas à part". "Les pays asiatiques qui ont des dettes publiques élevées ne sont pas si nombreux", affirme Julien Vandernoot. Outre le Japon, Singapour présente également une dette élevée. "La dette est de 170% Mais ce sont des cas très particuliers. Quant à la plupart des autres pays asiatiques, les dettes sont beaucoup plus faibles et souvent largement en dessous de 100% du PIB". Par ailleurs, "la question de la croissance économique est aussi à tempérer. Certains Etats asiatiques ont une croissance très importante, comme l’Inde ou Singapour. Mais d’autres ont une croissance beaucoup plus faible".
On a convenu au niveau européen de regarder la dette brute. Mais si vous exprimez la dette en termes nets, la dette du Japon passe à 90%
Etienne de Callataÿ, professeur d’économies à l’UNamur
Vous l’aurez compris, la question de notre téléspectateur "est à nuancer fortement", affirme Jean Deboutte. "Il est vrai que le Japon a beaucoup de dettes". En 2025, celles-ci dépassait les 200% du PIB selon le FMI. Mais on parle ici de la dette brute. Or, il existe plusieurs types de dettes, et en distinguant la dette nette (qui tient compte de ce que le pays a lui-même prêté et investi ailleurs et qui doit être remboursé avec des intérêts) de la dette brute (qui représente tout ce que l'État doit comme argent), l’endettement japonais n’est plus si impressionnant. "On a convenu au niveau européen de regarder la dette brute. Mais si vous exprimez la dette en termes nets, la dette du Japon passe à 90%", affirme le professeur d’économie à l’UNamur, Etienne de Callataÿ.
Une différence que Jean Deboutte explique par les avoirs du pays. "Le gouvernement japonais a beaucoup d’actifs. La Banque centrale japonaise a acheté beaucoup d'obligations d'Etat, d'obligations d'entreprises et d'autres actifs financiers. Une partie du secteur privé est dans les mains du gouvernement. C’est ce qui explique en partie que la dette nette après déduction des actifs soit de bien moins de 200%". Par ailleurs, "la dette est majoritairement détenue par les Japonais eux-mêmes". Yardeni Research, un cabinet indépendant de recherche financière et d’analyse macroéconomique, parle d’une dette à 90% détenue par les Japonais (par les banques, les assureurs, les fonds de pension et enfin, les ménages). Conséquence : la spéculation est amoindrie et les taux d’intérêt sur les emprunts sont moins élevés.
Et ça, c’est très différent de la Belgique.
Alors dans un monde utopique, la Belgique devrait-elle sauter le pas et copier les Japonais ? Les économistes que nous avons interviewés sont loin d’être convaincus. Et pour cause, le Japon est confronté à une grave crise démographique. "Sur les 10 à 20 dernières années, la croissance économique japonaise n’a pas été énorme. Leur population diminue déjà, ils sont plus loin dans le cycle de vieillissement que nous", affirme Jean Deboutte. Actuellement, près de 30% des Japonais ont plus de 65 ans, contre 20% en Belgique. Et le taux de fécondité est plus élevé en Belgique (1,43 enfant par femme) qu’au Japon (1,14 enfant par femme).
"Veut-on vraiment suivre des modèles dont les circonstances ne sont pas si prometteuses ? On voit bien que le Japon sera confronté à des difficultés liées au vieillissement de la population. L’anticipation de croissance de la dette japonaise n’est pas bonne. Si le Japon continue sa stratégie habituelle, la dette risque de passer à 300% du PIB", déclare Julien Vandernoot.
Par ailleurs, le Japon paie encore peu d’intérêts en moyenne sur sa dette, grâce à des années de taux très bas. Mais dernièrement, le coût des nouveaux emprunts a fortement augmenté : environ 3% en septembre 2026, on l'a dit, contre environ 1% voire moins il y a quelques années. "Les taux d’intérêt se rapprochent de ceux de la Belgique (plus de 4%, ndlr), il y a un risque d’emballement au moins à moyenne échéance. Pour moi, s’inspirer du Japon est délicat", conclut Julien Vandernoot.
Pour Etienne de Callataÿ, ce n’est pas tellement de la dette qu’il faut tenir compte lorsque l’on souhaite se comparer à d’autres pays. "Il faut regarder les pays où le bien-être collectif semble élevé", ajoute-t-il. Et pour ça, il faut consulter plusieurs indicateurs. Le premier est l'indice de Gini. Il s'agit d'un indicateur statistique qui mesure le degré d’inégalité de la répartition des revenus ou des richesses au sein d’une population. Ce que l’on constate, c'est que la Belgique affiche l'un des niveaux d'inégalités de revenus les plus faibles d'Europe.
On peut ensuite se pencher sur le PIB par habitant, c'est-à-dire la richesse produite en moyenne par habitant. "Le PIB par habitant est plus élevé en Belgique que dans certains pays asiatiques", assure Julien Vandernoot.
Néanmoins, ces deux indicateurs seuls ne suffisent pas à eux seuls à mesurer le bien-être collectif. "La Belgique n’est pas si bonne élève en matière d’espérance de vie ou d’espérance de vie en bonne santé. L’espérance de vie est relativement faible par rapport au niveau de richesse, même si les résultats sont meilleurs qu’aux Etats-Unis qui ont une grande richesse", constate Etienne de Callataÿ. Par contre, "elle est bonne élève en termes de lutte contre la pauvreté. Les inégalités de revenus ne sont pas si marquées, mais les indices de privation matérielle (ne pas partir en vacances, par exemple) ne sont pas terribles alors que nos dépenses publiques sont élevées".
Dans ces matières, les pays dont il faudrait s’inspirer selon lui sont les pays scandinaves.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.