La restructuration de GSK s’invite en commission parlementaire

Il a fallu pousser les murs de la Commission des Affaires sociales de la Chambre pour accueillir tous ceux, notamment de nombreux représentants des travailleurs, qui voulaient assister aux auditions consacrées à la restructuration chez GSK. Faute de places suffisantes dans la salle, une partie du public a dû suivre les travaux à distance dans une autre pièce.
Un secteur pharma sous pression
C’est d’abord la représentante de Pharma.be, la fédération du secteur pharmaceutique belge, qui a dressé un topo de la situation de l’industrie pharma en Europe, et plus particulièrement en Belgique. De quoi comprendre le contexte dans lequel intervient le projet de restructuration chez GSK, l’une des principales entreprises membres de Pharma.be.
Caroline Ven, CEO de Pharma.be, a rappelé que la Belgique était encore un leader européen dans le secteur pharmaceutique. Toutefois, "l’Europe en général perd du poids", a souligné Caroline Ven. Et, ajoute celle-ci, "même au sein de l’Europe, il y a beaucoup de pays qui commencent aussi à avoir l’importance stratégique du secteur et qui commencent à mener des politiques qui menacent, si je peux utiliser ce mot, notre position à la tête du peloton européen".
Le secteur pharmaceutique belge emploie directement 44.500 personnes. Si l’on tient compte des emplois indirects et induits, ce sont 140.000 emplois qui dépendent du secteur biopharmaceutique, a expliqué Caroline Ven.
"Hélas", a précisé la CEO de Pharma.be, "on le voit depuis deux ans, le nombre d’emplois est en diminution". Le secteur avait connu une forte augmentation de la production pendant la période Covid, parce qu’il y avait des vaccins à produire. Mais ensuite, cette production avait ensuite diminué, tout comme les exportations de vaccins fabriqués en Belgique.
C’est une explication, mais pas la seule, selon Caroline Ven. Il y a, selon elle, "quelque chose de plus structurel ". Qu’il s’agisse de l’évolution de l’emploi, du nombre de chercheurs, des investissements, "presque tous les indicateurs sont dans le rouge ", résume Caroline Ven.
© Pharma.be
Cette détérioration, selon Pharma.be, s’explique par la "pression internationale" et par une "dynamique interne en Europe".
23% des exportations du secteur pharmaceutique belge le sont à destination des Etats-Unis. Cependant, la politique de l’administration Trump avec ses menaces de droits de douane vise à renforcer le secteur pharmaceutique américain et à limiter les importations. "Depuis que cette politique s’est concrétisée aux États-Unis, pour 500 milliards de dollars d’investissements ont déjà été annoncés aux États-Unis. […] Il s’agit là d’investissements qui ne seront plus réalisés ailleurs, ni en Europe ni en Belgique", a expliqué Caroline Ven.
Autre concurrent, la Chine est passée à la vitesse supérieure. Elle ne se contente plus de copier les médicaments, mais investit aussi dans l’innovation. Cela constitue "une menace importante" pour un pays comme la Belgique, dont le modèle repose sur l’innovation, a estimé la patronne de Pharma.be. D’ailleurs, deux tiers des membres de la Fédération du secteur pharmaceutique belge anticipent un effet négatif ou fortement négatif sur les volumes de production. La moitié de ces membres s’attendent à un effet négatif sur l’emploi et sur les investissements prévus en recherche et développement.
Rappelant que le secteur pharma rapporte plus de 7 milliards d’euros à l’Etat belge, Pharma.be a appelé à une stratégie "Life sciences" pour protéger l’innovation et les brevets, améliorer la compétitivité, accélérer l’accès des patients aux traitements innovants et défendre le secteur au niveau international.
La direction de GSK justifie ses plans
Cristelle Noirhomme, administratrice de GSK Belgique a ensuite exposé les raisons de la restructuration que son entreprise compte mener.
"Efficience" est le mot qui résume le plus les propos de la responsable de l’entreprise. L’objectif du groupe est "de rester compétitif", "afin de garantir la pérennité de nos activités à long terme", a expliqué Mme Noirhomme.
S’appuyant sur le constat déjà dressé par Pharma.be, l’administratrice de GSK a mis en évidence les évolutions majeures auxquelles est confrontée son entreprise. Il y a, d’une part, la recherche à mener sur "des maladies plus complexes", alors que le secteur "a déjà couvert, certainement en prévention, les maladies qui sont les plus simples à solutionner". D’autre part, les besoins des patients évoluent. La vaccination passe ainsi d’une logique de production de masse à des innovations plus ciblées, adaptées au "grisonnement de la population", par exemple. Cela exige une "nécessité accrue d’agilité", a expliqué Cristelle Noirhomme, pour que les ressources de l’entreprise soient allouées aux priorités médicales.
Ces préoccupations de GSK ne concernent pas seulement les activités belges de l’entreprise, mais aussi celles à l’international. Au niveau mondial, sept priorités ont ainsi été dégagées, par exemple pour mettre l’accent en recherche et développement sur des domaines stratégiques. Cela conduit aussi le groupe à vouloir "simplifier" sa manière de travailler.
Ce que cela signifie pour la Belgique
Pour les activités vaccins en Belgique, l’objectif est un "alignement des ressources à l’évolution du portefeuille". Les vaccins figurent parmi les sept priorités du groupe. Cristelle Noirhomme a expliqué qu’une grande priorité est d’intensifier la recherche et développement sur le vaccin contre le zona, pour lequel des études cliniques sont en cours. Le développement de ce vaccin nécessite d’y allouer du personnel, des infrastructures et des moyens financiers.
Parallèlement, une diminution mondiale de la demande pour certains vaccins, liée au virage vers une vaccination plus ciblée, crée une "surcapacité systémique", a expliqué la responsable de GSK. L’entreprise doit donc réorganiser ses productions en Belgique
La restructuration voulue par GSK Belgique devrait ainsi permettre de gagner en efficience via, par exemple : la concentration de services, la simplification des processus et le développement de l’intelligence artificielle et de l’automatisation.
Le projet, s’il est confirmé, aurait un "potentiel maximum d’impact de 1217 travailleurs en CDI ", soit 735 cadres et 482 employés, a confirmé Cristelle Noirhomme. "Il n’y a pas d’impact qui est prévu sur la population ouvrière en contrat à durée indéterminée", a-t-elle ajouté. Le plan devrait être mis en œuvre en 2027 et 2028.
Nombreuses interrogations chez les parlementaires
Dans les rangs des parlementaires, tant dans les rangs de l’opposition que de la majorité, plusieurs voix se sont élevées pour s’interroger sur le contexte de ce plan de restructuration alors que l’entreprise a reçu des aides publiques en Belgique.
"D’après des estimations des syndicats qui ont été relayées largement dans la presse, le groupe aurait bénéficié d’environ 481 millions d’euros d’aides publiques et d’avantages fiscaux en 2025. La branche vaccins de GSK aurait dégagé 2,4 milliards d’euros de bénéfices nets en 2025 et 5,7 milliards d’euros auraient été reversés aux actionnaires la même année, dont 3,3 milliards prélevés donc sur les réserves. Par ailleurs, la Sécurité sociale belge rembourse chaque année quelques 200 millions d’euros de médicaments GSK", a ainsi souligné Caroline Désir (PS). "Est-ce que vous pouvez nous confirmer ces montants ?", a demandé de son côté Sarah Schlitz (Ecolo) à propos de ces chiffres. "Si les 1217 licenciements sont confirmés, de combien les avantages fiscaux de GSK diminueront-ils ?", a-t-elle ajouté.
"On ne comprend pas pourquoi une entreprise qui arrive à distribuer plus de 5 milliards de dividendes nous annonce 1217 licenciements", s’est étonné un autre parlementaire.
Dans les rangs de la N-VA, la députée Depoorter s’est demandé "quels sont les facteurs qui ont mené à cette décision ? ". "Qu’en est-il du coût salarial ? Les conditions fiscales ont-elles été évoquées ?", a-t-elle ajouté.
Chez Défi, on voit dans les 1217 emplois visés par la restructuration un "plancher". "Il y a aussi des missions externes qui prennent fin. […] Ces personnes […] n’ont ni conseil d’entreprise, ni procédure Renault, ni cellule pour l’emploi", a rappelé François De Smet.
Réponse de la direction de GSK aux interpellations des parlementaires
Face aux nombreuses questions des parlementaires, Cristelle Noirhomme a dit comprendre "parfaitement la légitimité" des interpellations.
Sur les alternatives envisagées ou les moyens de réduire l’impact social, l’administratrice a jugé qu’il était "prématuré" de répondre. Elle a rappelé le calendrier de la procédure Renault. Depuis le conseil d’entreprise extraordinaire qui s’est tenu le 14 octobre avec les délégations syndicales, une réunion a permis de fixer la méthodologie et le calendrier des travaux jusqu’à la fin de l’année.
La prochaine étape est fixée au 10 novembre. Ce sera la première fois qu’une discussion de fond pourra avoir lieu avec les syndicats. "Comme le prévoit la réglementation sur les licenciements collectifs, il appartient à nos délégations syndicales de venir avec des questions pendant la procédure de consultation et d’information, de venir avec des propositions d’alternatives". Elle s’est engagée à les examiner "de manière constructive et avec sérieux".
Interrogée sur les répercussions indirectes, Cristelle Noirhomme a cité deux chiffres de référence : environ 400 contractants externes qui travaillent au sein des installations du groupe, et quelque 6000 fournisseurs. Elle a toutefois jugé "particulièrement délicat" d’évaluer l’impact sur ces acteurs, les contours du projet interne n’étant pas encore définis. Les choix faits en interne se répercuteront ensuite à l’extérieur, a-t-elle expliqué, d’où la nécessité de procéder "une chose à la fois et en séquence".
La santé économique de GSK et les aides financières
Sur le volet financier, la dirigeante a reconnu que l’entreprise était en bonne santé, tant au niveau du groupe que de l’entité juridique belge : "l’entreprise est robuste", a-t-elle assuré. Elle a cependant nuancé et précisé que "les succès du passé ne sont d’aucune manière les garants des succès du futur". Pour Cristelle Noirhomme, "les cycles sont longs, et dans les vaccins, il peut s’écouler 10 à 15 ans entre une idée et un produit disponible pour les patients. Les décisions d’aujourd’hui auront un impact sur demain".
Elle a aussi pointé des "signaux d’alerte". Les résultats du troisième trimestre, publiés la semaine dernière, montrent que la division vaccins est "en berne". Pour l’entité belge, le chiffre d’affaires a reculé de 15% sur les deux derniers exercices. Pour l’administratrice de GSK Belgique, "les signaux d’alarme pour dire qu’il est temps d’agir sont véritablement présents".
Cristelle Noirhomme défend néanmoins l’idée que GSK a reçu de l’aide de l’état et affirme : "Je tiens à préciser que GSK ne perçoit pas des aides publiques, au sens où nous ne bénéficions pas de versements versés à l’entreprise, et certainement pas non plus de manière discrétionnaire".
Le groupe utilise en revanche des incitants fiscaux, qu’il "assume". Ceux-ci sont "accessibles à toute entreprise, voire à des universités ou des centres de recherche, à condition de respecter des critères qui sont contrôlés", rappelle la dirigeante de GSK Belgique.
Selon elle, contrairement à une aide, un incitant vise à attirer un investissement, par exemple en recherche et développement, en production ou en transition énergétique : "pas d’investissement, pas d’incitant".
L’administratrice a défendu l’efficacité du dispositif. Sans lui, comment expliquer l’ampleur de l’activité de GSK dans un marché aussi petit que celui de la Belgique, a-t-elle questionné. "Il y a moins de 30 ans, l’entreprise y comptait quelques centaines de collaborateurs ; elle en comptera à terme plus de 7000", justifie la dirigeante.
Pas de dividende pendant plusieurs années pour développer GSK Belgique
Sur les dividendes, Cristelle Noirhomme a indiqué que les montants cités par les parlementaires – plus de 5 milliards d’euros retransmis aux actionnaires – étaient corrects. Elle a toutefois rappelé que GSK Belgique est détenue à 100% par le groupe, sans actionnaire externe. Les sommes remontées alimentent, selon elle, une enveloppe d’investissement réallouée entre les pays, pour financer des projets de recherche ou de production.
Elle a souligné que la Belgique avait longtemps été la grande bénéficiaire de ce mécanisme : pendant plusieurs décennies, la filiale n’a reversé aucun dividende tout en profitant d’investissements financés par le groupe. Elle a cité le centre de recherche et développement de Rixensart ainsi que le plus grand site de production de vaccins au monde, l’équivalent de 70 terrains de football. Aujourd’hui, "à maturité", l’entité renvoie une partie de ces montants à la collectivité du groupe, dont elle continuera à bénéficier à l’avenir, a affirmé Cristelle Noirhomme.
Enfin, sur l’avenir de GSK en Belgique, la responsable a rappelé les engagements pris : en moyenne 300 millions d’euros d’investissements par an sur les sites belges, hors projets exceptionnels. L’an dernier, l’inauguration de nouveaux bâtiments cliniques, destinés à analyser des échantillons humains pour les études cliniques, a représenté 150 millions supplémentaires, portant le total à 450 millions. Cela revient, a-t-elle illustré, à construire l’équivalent de deux nouvelles usines par an. Elle doute que beaucoup d’entreprises prennent des engagements de cette ampleur.
Cristelle Noirhomme s’est engagée à répondre par écrit aux questions restées sans réponse, afin de laisser aux représentants syndicaux le temps de s’exprimer à leur tour.
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