Conclave budgétaire : comme en Flandre, la Wallonie pourrait-elle sabrer dans ses allocations familiales ?

Les patrons wallons ont sorti leur calculette. Ils ont analysé l’évolution du budget wallon sur les dix dernières années. Leur conclusion : "D’un côté, les postes sociaux et de fonctionnement progressent. Mais dans le même temps, les postes d’investissement dans l’économie du futur, eux, diminuent." Suivez leur regard… C’est dans les budgets des allocations familiales (et de l’Aviq, l’Agence pour une Vie de Qualité) qu’il faut aller chercher l’argent (et non du côté des entreprises).
16% de plus par enfant côté wallon
Ils ont comparé les deux systèmes d’allocations familiales, wallon et flamand. Résultats : "Les montants par enfant sont désormais nettement plus élevés en Wallonie qu’en Flandre dans la majorité des cas – 16% de plus par enfant en moyenne (3291 € contre 2834 € par an)".
Si l’on appliquait les mêmes montants par enfant qu’en Flandre, à population égale, on pourrait faire une économie de 417 millions d’euros par an, comprend-on du rapport d’AKT for Wallonia (ex-Union wallonne des entreprises). Qui ne le dit pas exactement en ces termes, mais souligne effectivement l’écart entre les budgets des deux régions.
Le poste des allocations familiales pèse lourd dans le budget wallon : à lui seul, il représente 3 milliards d’euros, soit près de 15% du budget total (20,2 milliards d’euros). "L’essentiel de la dépense est concentré sur un nombre très limité de politiques, il faut pouvoir réinterroger l’ensemble des postes budgétaires", insiste AKT for Wallonia.
Mais la différence entre Flandre et Wallonie n’est-elle pas simplement due à une différence entre les revenus des deux populations ? Sachant qu’il y a plus de familles à bas revenus dans le sud du pays, elles sont plus nombreuses à recevoir des allocations majorées, et cela fait donc logiquement monter la facture.
La Flandre a diminué ses dépenses
Non, dit AKT for Wallonia, qui stipule qu’en comparant ce que recevraient certains profils type de famille (une famille monoparentale à bas revenus avec 3 enfants, un couple avec deux enfants à revenus intermédiaires, etc.), il ressort que la différence est surtout due à l’indexation, pratiquée différemment des deux côtés de la frontière linguistique.
Maxime Fontaine, chargé de recherches en finances publiques à l’ULB (DULBEA), est un fin connaisseur des allocations familiales. Il ne conteste pas les constats dressés par AKT for Wallonia, même si ses chiffres diffèrent légèrement. Selon ses calculs, l’écart est même plus élevé : 556 euros par an par enfant en moyenne pour 2024, ou 520 millions d’euros au total (à population égale), et cela sans compter les frais de gestion.
Par contre, il rappelle que c’est surtout la Flandre qui a diminué ses dépenses en la matière, plutôt que la Wallonie qui les a augmentées. "Aujourd’hui, via la loi spéciale de financement, chaque région reçoit du fédéral la somme qui est censée correspondre à ses besoins pour financer les allocations familiales. Chaque région est libre d’en faire ce qu’elle en veut ensuite. Pour 2024, si on compare ce que la Flandre reçoit du fédéral et ce qu’elle offre en termes d’allocations, elle fait une économie de 612 millions d’euros, tandis que la Wallonie dépense 163 millions en plus de ce qu’elle reçoit."
Des différences dans l’indexation
Et c’est bien principalement l’indexation qui a joué. "C’est le fait de bloquer l’indexation qui fait que le gain est de plus en plus fort côté flamand."
Pour rappel, les allocations ont été transférées aux entités fédérées en 2014, avec une reprise en main effective par la Flandre (et la Communauté germanophone) en 2019 et par la Wallonie (et la Région bruxelloise) en 2020.
"Du côté wallon, et du côté bruxellois, explique Daniel Dumont, professeur de droit de la sécurité sociale à l’ULB, on est resté dans le schéma originaire, celui du système fédéral : les allocations ont continué d’être indexées en fonction de l’évolution du coût de la vie." Elles sont donc indexées de 2% à chaque fois que l’indice pivot est franchi. "Du côté flamand, par contre, depuis 2020, pour faire des économies, on n’opère plus qu’une seule indexation à date fixe par an. Une fois par an, on majore les allocations de 2% (la Flandre a instauré une augmentation annuelle minimale de 2% en 2025, ndlr). Et donc, les allocations familiales flamandes ont moins suivi l’augmentation du coût de la vie."
A la base, rappelle Maxime Fontaine (Dulbea), au moment de la reprise en main par les régions, la Wallonie offrait un montant de base pour chaque enfant moins élevé qu’en Flandre, mais des suppléments sociaux (les suppléments accordés en fonction du niveau de revenu) plus élevés. Désormais, vu les politiques différentes en matière d’indexation, le montant de base est aussi plus élevé en Wallonie.
La Flandre a également fait des choix différents au niveau structurel. Avant le transfert aux entités fédérées, les allocations faisaient partie de la sécurité sociale. "Ça voulait donc dire qu’il y avait une gestion paritaire, par les patrons et les syndicats. Côté wallon, on a conservé ce type de gestion, au sein de l’AVIQ, alors qu’en Flandre cette matière est désormais gérée directement par le ministre en charge, qui décide seul. Le contexte est donc très différent."
Du côté de la Ligue des familles, "on ne comprend pas trop la logique de comparer avec la Flandre". "Ça veut dire qu’on part du principe que c’est très bien que les familles aient un pouvoir d’achat qui ne suit pas l’inflation", estime Madeleine Guyot, Directrice générale, qui estime aussi que la Flandre offre par ailleurs d’autres soutiens aux familles (plafonnement du coût des voyages scolaires, système plus favorable pour le matériel informatique, par exemple). La Ligue rappelle également qu'un rapport d'experts, commandé par le gouvernement wallon, concluait récemment à la pertinence du dispositif d'allocations familiales et à sa solidité.
Les pistes sur la table du conclave : jouer sur l’indexation
Que va donc faire le gouvernement wallon ? Une chose est sûre, les allocations familiales sont bien sur la table de ce conclave budgétaire. Le ministre en charge, Yves Coppieters (Les Engagés) assume : cela fait bien partie des discussions. Le MR est davantage demandeur. En commission au Parlement wallon ce mardi, après avoir rappelé que les allocations étaient "un pilier du soutien aux familles wallonnes", il déclarait qu'"aucune décision nouvelle n'a été arrêtée à ce stade dans le cadre du conclave budgétaire qui est en cours." Mais on sait que la piste privilégiée pour le moment, c’est de jouer sur l’indexation (une mesure moins visible, puisque les montants ne baissent pas).
Comment ? Les négociateurs pourraient décider de supprimer purement et simplement l'indexation sur les allocations mais il nous revient qu'ils planchent plutôt sur des solutions intermédiaires. Par exemple, supprimer l’indexation sur la prime de base, mais pas sur les suppléments sociaux (octroyés en fonction du niveau de revenus). Ou sauter certaines indexations, s’il y en a plusieurs sur une année. Ou encore plafonner l’indexation à 1 ou 2%. Ou conserver l’indexation pour les plus bas revenus, mais la supprimer pour les autres, etc.
La Ligue des familles a, elle aussi, sorti sa calculette. Selon elle, en cas de non-indexation totale, "une famille wallonne avec deux enfants de 7 et 10 ans devrait sortir 112€ en plus de sa poche pour payer les mêmes frais qu’aujourd’hui ; et une famille de trois ados, plus de 230€." Selon Maxime Fontaine, sans suppléments sociaux, il s'agirait plutôt de 98 et 158 euros.
Un outil de lutte contre la pauvreté infantile
Or, rappelle la Ligue, d’autres mesures affectent déjà le portefeuille des familles : augmentation des coûts des garderies scolaires, nouveaux droits d’inscription dans les académies, hausse du minerval dans le supérieur, baisse du financement des fournitures scolaires, etc. "Nous, on demande de ne pas toucher aux allocations familiales, martèle Madeleine Guyot. Ça ne peut pas être une mesure d’ajustement budgétaire."
Daniel Dumont, professeur de droit de la sécurité sociale à l’ULB, rappelle quant à lui que les allocations familiales sont "un instrument majeur de lutte contre la pauvreté infantile". "La part de la population mineure d’âge qui vit sous le seuil de pauvreté est plus élevée en Wallonie (22%), et encore plus à Bruxelles (42%), qu’en Flandre (14%). Donc oui, on peut raboter les allocations de quelques euros, on peut les désindexer, on peut faire des tas de choses mais il faut bien voir l’effet mécanique que ça aura qui sera d’augmenter la part de la population infantile sous le seuil de pauvreté."
Groeipakket : de nouvelles économies en Flandre
Après quelques péripéties, le gouvernement flamand a annoncé avoir trouvé un accord sur son budget, ramené à l’équilibre pour la première fois depuis 2019. La Flandre sabre dans son "Groeipakket", ses allocations familiales.
L’accord sera rendu public ce mercredi après-midi, mais les informations filtrent déjà. Selon la VRT, jusqu’à présent, les parents pouvaient, à certaines conditions, recevoir des allocations pour un enfant étudiant jusqu’à 25 ans. Désormais, ce sera jusqu’à 23 ans. La prime de naissance de 1310,75 euros ne sera plus octroyée que pour le premier enfant, et non plus à chaque naissance. D’autres avantages seront aussi supprimés. Selon le Gezinsbond (équivalent flamand de la Ligue des familles), cité par Het Nieuwsblad, pour certaines familles (avec deux enfants qui étudient jusqu’à 25 ans), la perte équivaudrait à près de 10.000 euros.
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