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Saturday, August 15, 2026

Gatineau | La ville qui repense la lutte contre l’itinérance

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(Gatineau) Michelle-Isabelle Bernard a mis sa plus belle robe. Les yeux fardés de brillant, la nouvelle quinquagénaire ouvre la porte de son petit conteneur maritime transformé du village Transitiôn. « C’est comme le Hilton », lance la locataire. Il y a un an à peine, elle vivait dans la rue.

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L’habitation modulaire de 150 pieds carrés déborde de vêtements, de chaussures et d’accessoires de cuisine. Le tout bien rangé. « Je m’excuse, j’accumule du stock pour mon logement », glisse Michelle-Isabelle en nous faisant visiter.

Un lit superposé est installé à gauche. En dessous, la cage de ses cochons d’Inde. « Ti-gars », son chat, en profite pour prendre la poudre d’escampette. À l’autre extrémité, une salle de bains complète, avec douche.

PHOTO SIMON SÉGUIN-BERTRAND, COLLABORATION SPÉCIALE

Michelle-Isabelle Bernard

Ici, j’ai pu me réorganiser, engraisser, me faire des plans d’avenir, m’émanciper, recommencer à avoir des passions, reprendre contact avec ma famille, cuisiner.

Michelle-Isabelle Bernard

Au moment où la crise de l’itinérance s’annonce comme un incontournable de la campagne électorale, La Presse s’est rendue au village Transitiôn, à Gatineau, qui accueille quelque 90 résidants en situation d’itinérance. Ouvert en 2024, le modèle – unique au Québec – est prometteur. L’apport du privé a permis d’accélérer les travaux et de respecter les délais de construction. Pourquoi ne pas l’exporter ? Montréal1, Longueuil et Québec2 s’y intéressent.

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Un chat circule entre les unités du site Transitiôn.

Transitiôn offre un milieu de vie sûr, tout en permettant une grande liberté à ses résidants qui, petit à petit, se reconstruisent. On les accompagne vers l’autonomie : de la production des déclarations d’impôts au renouvellement du permis de conduire, de la recherche d’un logement à la gestion d’un budget.

Parce qu’au Village, tout le monde revient de loin. Et pour certains, le chemin est encore long.

Il y a six ans, Michelle-Isabelle a retrouvé son conjoint pendu. L’infirmière auxiliaire qui vivait dans une « grosse maison avec un garage » consommait de la cocaïne de temps à autre. « La première chose que j’ai faite, ç’a été de me commander de la coke. Ç’a été une descente aux enfers. Je me suis mise à sortir avec le vendeur, à m’injecter, à fumer du crack », raconte la femme originaire de Québec.

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Michelle-Isabelle Bernard en entrevue avec notre jounaliste

Elle s’est « gelée » sans arrêt pendant cinq ans. « Je me suis retrouvée dans les fonds de ruelle à me piquer. J’ai fait de la prostitution. Ça ne me dérange pas que tu le marques », nous confie-t-elle. Puis un jour, elle a été arrêtée par la police. « Ça m’a sauvé la vie ! » Elle est devenue sobre pendant son séjour en prison et s’est prise en main avec des ressources d’aide. Elle est atterrie à Transitiôn en décembre 2025.

Un village de conteneurs

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Le village Transitiôn est composé de dizaines de conteneurs maritimes transformés.

Des dizaines de conteneurs maritimes transformés se trouvent sur le terrain du « carré Guertin », dans le secteur Hull. Les habitations sont chauffées, climatisées, et disposent de l’internet.

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Nancy Martineau, directrice générale de Transitiôn Québec

« Ici, les gens ont le temps qu’il faut et quand ils sont prêts, ils font le saut », soutient la directrice générale Nancy Martineau, une ex-travailleuse du réseau de la santé.

Les résidants peuvent habiter le village jusqu’à cinq ans. Pour être admis, ils doivent adhérer à un code de vie. Ils sont sélectionnés à l’issue d’un processus de concertation et de référencement entre les organismes du milieu.

Les locataires s’inscrivent à un service de fiducie. Le coût de leur hébergement est prélevé automatiquement de leurs prestations d’aide sociale. Il en coûte environ 250 $ par mois à Michelle-Isabelle pour vivre dans son studio, soit 30 % de ses prestations.

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Transitiôn permet une grande liberté à ses résidants qui, petit à petit, se reconstruisent dans un milieu de vie sécuritaire.

Dans les allées du Village, un groupe de locataires prend un bain de soleil. À côté, Marcelle Viau s’installe pour en griller une. Elle est ici avec son conjoint depuis février. Les couples sont admis, mais doivent avoir chacun leur roulotte, prévient Mme Martineau. « Tout le monde doit avoir son safe space », souffle-t-elle.

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Marcelle Viau vit à Transitiôn depuis février 2026.

Un chum malade, un mauvais crédit… Marcelle Viau est à la rue pour une série de raisons. Elle voit « une grosse différence » depuis qu’elle habite le Village. « Une grosse diminution de la consommation. Je fais de la thérapie », ajoute-t-elle en ricanant.

Des intervenants psychosociaux sont présents 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Le Village tolère la consommation sur son site. « On n’a pas le choix, plaide Nancy Martineau. On distribue du matériel, on a des échanges. C’est comme ça qu’on développe des liens de confiance. Dans les ressources où il y a tolérance zéro, ils se font mettre dehors et ils ne sont pas plus avancés. »

Le « carré noir » de Gatineau

Malgré les couleurs vives des conteneurs, le secteur Guertin porte une part de noirceur. Violence, drogue et criminalité… « Tout ce que tu vois dans les films, on est dedans », illustre le directeur général adjoint, Mehdi Saadani.

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Mehdi Saadani, directeur général adjoint de Transitiôn Québec

Le village Transitiôn est clôturé. Les allées et venues sont scrutées. À l’extérieur du site se trouve le campement de fortune où vivent des dizaines de personnes en situation d’itinérance. Certaines ont même installé leur propre roulotte. Le Gîte-Ami, un refuge d’urgence, est contigu aux installations. « Le carré Guertin, c’est comme le carré noir » de Gatineau, se désole M. Saadani.

L’itinérance a explosé de 268 % entre 2018 et 2022 à Gatineau.

Comme ailleurs au Québec, les villes sont débordées et demandent l’aide du gouvernement provincial pour contrer le phénomène (voir texte suivant). Tous les chefs de partis politiques s’engagent à tenir un grand sommet sur l’itinérance d’ici juin 2027, à la demande d’un regroupement de personnalités publiques mené par l’ex-première ministre Pauline Marois. Selon le dénombrement de 2025, au moins 12 000 personnes seraient en situation d’itinérance, dont 866 en Outaouais.

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Le site de l’ancien aréna Guertin à Gatineau accueille un campement de personnes en situation d’itinérance.

Lors du passage de La Presse, les cols bleus coordonnaient une opération de nettoyage sous surveillance policière.

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La Ville de Gatineau procède à une opération de nettoyage sur le site de l’ancien aréna Guertin pour éviter l’accumulation compulsive et l’entreposage de matières dangereuses.

Raymond Saumure surveille la machinerie. Sa conjointe et lui ont passé une première nuit dans leur tente après avoir écoulé le maximum de jours consécutifs au Gîte-Ami.

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Raymond Saumure vit dans une tente en attendant d’être admissible pour retourner au Gîte-Ami.

« Mon propriétaire a décidé de faire une rénoviction, ils nous ont câlissés dehors en pleine tempête de neige », raconte l’homme, limité par un handicap qui paralyse son côté gauche. La recherche d’un travail, et encore plus d’un logement, paraît insurmontable. « C’est pas évident. »

Crise du logement

La crise du logement revient chaque fois que l’on discute avec quelqu’un dans la rue à Gatineau. L’expulsion d’un logement est devenue le principal point de bascule vers l’itinérance, selon le dénombrement de 2022.

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François Lescalier, directeur du Gîte-Ami

La Presse discute avec Paul Parisien à la cafétéria du Gîte-Ami quand un homme surgit pour vomir dans la poubelle. Les usagers et le personnel s’agitent. « Il est en choc, la police vient de le déposer, il a été évincé de son logement », nous indique le directeur des lieux, François Lescalier.

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Tony Low quelques instants après avoir été déposé au Gîte-Ami par la police de Gatineau. L’homme a été évincé de son appartement.

Tomy Low est torse nu. Il lui manque une chaussure. « Ils ne m’ont pas donné de chance, ils voulaient seulement m’expulser pour louer à quelqu’un d’autre plus cher », s’indigne-t-il. Il n’a pas pu prendre son dentier ni des vêtements propres. « Je suis tellement malade et fatigué. Soyez ma voix », nous demande-t-il. Il passera la nuit au refuge.

Si certains se trouvent au point de départ, d’autres ont franchi la ligne d’arrivée. Nous reprenons notre discussion avec M. Parisien, 63 ans. Après neuf mois au Gîte-Ami et trois à Transitiôn, il a son propre chez-soi depuis le 1er mai.

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Paul Parisien habite maintenant dans un appartement à quelques pas du Gîte-Ami, qu’il fréquente toujours.

« La vie est différente ici. C’est plein d’action et tu arrives chez vous. C’est tranquille, c’est comme une île déserte », illustre celui qui se bat pour faire reconnaître une invalidité après plusieurs opérations au cœur.

Vaincre la solitude est un autre combat. M. Parisien vient faire son tour au gîte tous les jours.

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Michelle-Isabelle Bernard

Michelle-Isabelle Bernard, elle, se prépare à faire le grand saut. Elle est bénévole quatre jours par semaine dans une friperie et elle pourra bientôt réintégrer le marché du travail. « C’est très angoissant de s’en aller en appartement. Ça me serre l’estomac. Au Village, ils m’ont dit que je pourrais revenir n’importe quand. Que ce soit le jour ou la nuit, si je ne vais pas bien, je peux venir m’endormir ici. La porte est ouverte. »

Le modèle Transitiôn

À l’approche de l’hiver en 2023, le président du groupe immobilier Devcore, Jean-Pierre Poulin, mobilise le milieu de Gatineau pour créer un campement d’urgence de 48 tentes chauffées équipées de lits, de sacs de couchage et d’électricité. Les résultats sont significatifs : aucun mort et aucune engelure. Les résidants du secteur apprécient la stabilité et la sécurité des lieux. L’entreprise élabore ensuite des plans pour créer un village composé de conteneurs maritimes transformés. L’organisme sans but lucratif Transitiôn Québec est créé en 2024 pour superviser le projet et les premiers résidants accueillis.

Le coût du projet : 7,5 millions. L’entreprise Devcore leur a accordé un prêt privé de 2,2 millions dès le tout début, ce qui a permis d’accélérer le début des travaux. La Ville de Gatineau a investi 1,5 million dans le démarrage. L’organisme a aussi bénéficié de subvention de la SCHL et de la SHQ (programme de supplément au loyer). La Caisse d’économie solidaire Desjardins a finalement octroyé un prêt de 3 millions. Le modèle est viable annuellement grâce au soutien de plusieurs partenaires publics et privés de la région. Le financement du CISSS de l’Outaouais permet également de « consolider » l’offre de services psychosociaux.

1. Lisez « Itinérance : Montréal inaugure ses premières “habitations modulaires” » 2. Lisez « Vivre dans un conteneur pour éviter la rue »

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