Une plateforme de soins testée dans le Nord à bord de la Station spatiale internationale

Une plateforme d’intervention d’urgence en soins de santé alimentée par l’intelligence artificielle sera utilisée à bord de la Station spatiale internationale pendant la mission de l'astronaute canadien Joshua Kutryk. Cette version de l’application québécoise Paratus a d'abord été testée dans le Grand Nord québécois dans l’objectif d’être utilisée dans l'espace.
L’outil technologique accompagne déjà près de 10 000 utilisateurs lors de procédures médicales dans de grands milieux de soins de santé, comme dans des lieux éloignés. Une vingtaine d’hôpitaux des États-Unis et du Canada y ont recours.
C’est de prendre les protocoles médicaux, que tu sois un médecin d'urgence, une infirmière qui travaille dans le nord, un astronaute ou quelqu'un qui travaille en région éloignée, puis d'extraire l'intelligence de ces protocoles et de la rendre accessible
, résume Frédéric Lemaire, président-directeur général de Paratus Medical.
Les gens peuvent prendre leur téléphone et dire : "Hé Adam! [l’intelligence artificielle de Paratus], j'ai un enfant de deux ans qui est en arrêt cardiaque"
, décrit-il.

Frédéric Lemaire est le fondateur de Paratus Medical.
Photo : Gracieuseté de Paratus Medical
Au Québec, une quinzaine d'hôpitaux et quatre dispensaires ont recours à ce service d'évaluations médicales pour améliorer la qualité des soins, diminuer les erreurs, augmenter la performance des équipes sur le terrain
, révèle M. Lemaire.
La médecine, c'est extrêmement large. C'est impossible que tu puisses être un expert de tous les domaines. Quand tu travailles dans des régions éloignées, tu n'as pas de contrôle sur le type de patient que tu peux avoir
, soutient celui qui se consacre à ce projet depuis une décennie.

L'utilisation est simple d'application, selon Marc-Antoine Guy.
Photo : Radio-Canada / Annie-Claude Brisson
L'outil qui regroupe des protocoles médicaux et qui a été développé à la base pour des enfants en salle de réanimation peut fournir un dosage de médicament, un protocole pour une procédure
.
Certes, l’information existe déjà dans un livre, mais si quelqu'un est en train de mourir, puis je te donne un livre et que tu commences à chercher une page, c'est absolument impossible
, met en lumière M. Lemaire.
On vise un peu à créer l'assistant médical du futur avec ça.
L’ancien médecin d’urgence se fait rassurant quant à l’effet pervers que pourrait avoir l’outil technologique sur les soins et services offerts en petits milieux ou éloignés.
On est loin de pouvoir penser qu'un ordinateur peut faire ce travail, certifie-t-il. Notre but c'est d'augmenter la capacité des gens à donner des soins de la plus grande qualité possible. Ces soins-là, il faut qu'ils soient exécutés par quelqu'un. [ …] J'ai l'impression que, pour pouvoir être rassuré dans une situation médicale urgente, c'est clair que tu as besoin d'un être humain.
Fournisseur pour l’Agence spatiale canadienne
L’équipe derrière Paratus a remporté le programme Défis des soins de santé dans l'espace lointain ainsi qu’un appel à projets pour des systèmes médicaux intégrés de l'Agence spatiale canadienne.
C’est pour voir comment les technologies en santé des organisations canadiennes peuvent aider à la fois les régions éloignées et le secteur spatial. Ça peut bénéficier à un grand nombre de Canadiens, dont nos astronautes
, fait valoir Annie Martin, gestionnaire du portefeuille de l’initiative Nouveaux horizons en santé à l’Agence spatiale canadienne.
Testée dans le Nord avant de s’envoler dans l’espace
L’application Paratus a été testée, au cours des deux derniers hivers, à Whapmagoostui, puis à Chisasibi au nord du 55e parallèle. L’initiative a été réalisée, en plein hiver, en collaboration avec la Croix-Rouge canadienne et le Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie James.
Plusieurs scénarios ont été expérimentés, dont les cas d’une personne étouffée, une qui saigne et une autre qui a des complications causées par le diabète dans la communauté crie la plus septentrionale du Québec.

L’application Paratus a été testée, au cours des deux derniers hivers, à Whapmagoostui, puis à Chisasibi au nord du 55e parallèle.
Photo : Gracieuseté de Paratus Medical
Annie Martin souligne les similarités et les défis partagés entre le Nord québécois et l’espace : les communications difficiles, les retours d’urgence, les évacuations vraiment difficiles ou impossibles, l’isolement, le manque d’excès aux experts.
On reçoit de la rétroaction des utilisateurs, ça nous permet d’améliorer les solutions avec les astronautes. Avec les Cris, ç'a été une super collaboration, souligne-t-elle. Leurs besoins ressemblent à ce dont les astronautes auront besoin plus tard vers la Lune et Mars.
Une sécurité pour les déplacements en forêt
L’association des chasseurs et trappeurs de Whapmagoostui a participé aux simulations. Après tout, certains de ses quelque 500 membres s'aventurent à des centaines de kilomètres en territoire éloigné. Le regroupement espère que la plateforme soit, dans un futur proche, offerte à tous ses membres afin d’augmenter le sentiment de sécurité en forêt.
Avec cette application, tu peux rapporter des éléments plus détaillés. Ça nous donne plus d’options, ça nous apporte où l’on veut, ça permet de gagner beaucoup de temps. Je crois que ça va révolutionner nos connaissances médicales, augmenter la vitesse de réaction
, résume le vice-président de l’association, Elijah Sandy.
C’est beaucoup mieux que de parler à la radio avec un manuel devant soi, d’essayer de trouver la page en parlant avec une infirmière ou un docteur
, ajoute-t-il.

L'association de chasseurs et de trappeurs de Whapmagoostui a eu accès à l'application Paratus.
Photo : Radio-Canada / Annie-Claude Brisson
Dans l’espace
La technologie se trouve maintenant installée sur un iPad à bord de la Station spatiale internationale. Elle sera exploitée pendant la mission de l'astronaute canadien Joshua Kutryk, qui a récemment rejoint les installations.
En microgravité, où il peut être plus difficile de poser ou de tenir un appareil tout en s’occupant d’un patient, l’accès mains libres aux directives médicales prend une importance particulière
, souligne l'entreprise.
Le développement de l’application pour l'utilisation dans l’espace est complété. On sera en mesure éventuellement de l’utiliser pour l’espace. On continue de travailler pour sa mise en place éventuelle. On est tous très enthousiastes
, résume Annie Martin.
L’investissement qui est fait dans nos projets a des bénéfices pour les Canadiens .

Depuis qu'elle a été assemblée en orbite, à environ 400 km de la Terre, la Station spatiale internationale a reçu la visite de plus de 250 astronautes.
Photo : Reuters / Handout
Frédéric Lemaire est fasciné par ces deux mondes à la fois si éloignés, mais similaires.
C'est tellement incroyable, s’exclame-t-il. Tu as une ambition spatiale extraordinaire qui fait rêver super grand. On pense à la NASA, à l'Agence spatiale canadienne. Après, de te rendre compte que le savoir-faire dont tu as besoin, c'est celui de l'infirmière qui est dans le nord, qui est habituée d'en mener large, puis de prendre soin d'une multitude de conditions cliniques. Ça, c'est une expertise que la NASA, puis l'Agence spatiale ne possèdent pas.
On est aux portes de pouvoir tester notre application en orbite sur la Station spatiale internationale.
On s'en va vers Mars, tu es pris dans une boîte de métal avec des gens super intelligents qui ne peuvent pas tout savoir, expose-t-il. Ce ne sont pas des experts dans tous les domaines, mais s'il arrive quelque chose, il faut quand même qu'ils fassent des soins.
Une ressource de plus au dispensaire
La plateforme optimisée par une équipe de plus de 20 professionnels est utilisée au dispensaire de Whapmagoostui, l’équivalent d’un Centre local de services communautaires (CLSC) avec une plus grande offre.
Le plus, c’est tout ce qui sort du champ ordinaire, qui normalement aurait été envoyé par ambulance dans un hôpital. Ces patients, qui ont besoin de soins avancés, vont être envoyés dans un centre tertiaire dans le sud. Il faut toujours faire les soins de maintenance pour garder le patient en sécurité
, résume Marc-Antoine Guy, infirmier-chef adjoint.

Marc-Antoine Guy, infirmier-chef adjoint, à Whapmagoostui utilise l'application Paratus au quotidien.
Photo : Radio-Canada / Annie-Claude Brisson
L’infirmier-chef adjoint utilise l’application dès que possible, surtout lors de situations urgentes.
Elle nous donne un bon algorithme adapté en fonction de l'âge, du poids du patient. Ça permet d'aller chercher les informations comme quel médicament, quelles quantités, quelles interventions à faire, explique M. Guy. Ce qui permet aussi à toute l'équipe d'être sur la même longueur d'onde dans des situations qui demandent un bon timing.
Marc-Antoine Guy cite en exemple l’accouchement d’un prématuré dans un contexte périlleux.
J'ai ouvert l'application, j'ai mis le nombre de semaines estimé du bébé et ça m'a sorti toute la préparation de médicament, ce qui est quelque chose de très précis pour cet âge-là. Les interventions à faire en cas de besoins de ressuscitation
, se remémore-t-il.
Ça m'a permis de préparer tous les médicaments avec les bonnes quantités, de ne pas avoir à chercher dans un cahier. Ça m'a permis de régler les settings de la pouponnière, pour l'apport d'air supplémentaire. Ça a permis d'avoir un événement qui a été beaucoup plus sécuritaire pour le bébé qui a été impliqué.

L'application permet aux soignants de se concentrer sur les soins des patients.
Photo : Radio-Canada / Annie-Claude Brisson
L'infirmier-chef adjoint rapporte que l’outil, qu’il évalue facile d’utilisation, a été bien accueilli par ses pairs.
L'enjeu, c'est toujours l'adaptation à une nouvelle technologie. Des fois, il y a des gens qui ont un peu plus de réticence, parce que c'est quelque chose de nouveau
, concède-t-il.
Je ne me gêne pas de montrer à mes coéquipiers c'est quoi cette application, puis son utilité. On n'a pas des situations ultra urgentes tous les jours, mais quand ça arrive, je préfère que les gens aient les outils dans les mains, qu'ils sachent comment l'utiliser.
C'est sûr qu'il y a d'autres applications qui existent aussi, mais celle-là, son avantage, c'est vraiment très bien protocolisé, conclut-il. Tous les algorithmes sont là, toutes les interventions sont là, ce qui est bien quand tu as un peu moins de temps à réfléchir, puis d'aller voir sur toutes tes ressources.
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