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Wednesday, September 30, 2026

Une mosaïque d’aires marines protégées prend forme en Colombie-Britannique

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Vingt-quatre heures après leur immersion, le temps est venu de remonter les trois pièges à crabes.

Dans un coude du fjord nommé Rivers Inlet, à environ 400 kilomètres au nord-ouest de Vancouver, l’équipage fait tourner le treuil du bateau des gardiens de la nation wuikinuxv (prononcer « wikèno »). Le premier casier contient un petit poisson plat, qui est rejeté à l’eau. Le deuxième, rien du tout. Et le troisième, deux crabes dormeurs.

« Les deux ont l’air assez gros pour qu’on les garde », juge Josh Johnson. « Et les deux ont l’air délicieux ! » ajoute Adam Nelson, avant que l’équipe prenne les mesures des deux mâles.

Les crabes dormeurs — dont la carapace peut atteindre la taille d’une assiette et qui constituent la pêche d’invertébrés la plus lucrative de l’Ouest canadien — sont l’une des innombrables richesses écologiques de la côte centrale de la Colombie-Britannique, où baignent aussi des épaulards, des saumons, des loutres de mer, des baleines à bosse, des flétans, des forêts de varech, des éponges de verre…

Si certaines de ces espèces brillent de santé, d’autres passent un mauvais quart d’heure. C’est le cas du crabe dormeur. Selon les pêcheurs autochtones de la côte centrale, l’abondance de Metacarcinus magister décline depuis les années 1990, et les gros individus se font plus rares.

« Tellement de choses vont à l’encontre des écosystèmes marins : les changements climatiques, la pêche industrielle, la circulation des grands navires, les débris marins, dont le plastique… » énumère Alana Closs, la gestionnaire des affaires marines de la nation wuikinuxv.

Les cheveux balayés par le vent marin, Mme Closs (qui n’est pas membre de la nation) assiste aujourd’hui au relevé de crabes dormeurs. Les gardiens réalisent des pêches scientifiques à six endroits sur leur territoire, plusieurs fois par année.

Ce programme a débuté en 2014. Excédées par la surpêche commerciale du crabe, quatre nations côtières avaient alors décrété, en vertu de leur autorité, la fermeture de la pêche sur 10 sites — à l’exception de la pêche de subsistance autochtone, garantie par la Constitution canadienne.

Ces nations et leurs partenaires scientifiques ont montré que les fermetures ont favorisé le rétablissement du crabe. Convaincu, le ministère Pêches et Océans Canada a officiellement fermé la pêche dans plusieurs zones. Et les relevés autochtones se poursuivent depuis lors, en attendant que le crabe revienne durablement en force.

Cette initiative a mis la table pour la petite révolution de la gestion marine qu’on voit actuellement éclore dans la région.

Une mosaïque d’aires marines protégées, dont la superficie totale équivaut à celle de la Belgique, prend actuellement forme le long de la côte britanno-colombienne, dans une zone que le gouvernement fédéral appelle la « mer Great Bear ».

Cette région marine s’étend de la pointe nord de l’île de Vancouver jusqu’à la frontière de l’Alaska. Elle longe la forêt pluviale du Grand Ours, établie en 2006, qui fait figure de modèle en matière de conservation terrestre.

Après une planification de longue haleine, les Premières Nations, le gouvernement du Canada et la province de la Colombie-Britannique ont présenté, en 2023, le plan d’action du Réseau d’aires marines protégées de la mer Great Bear. En 2024, un financement de 335 millions de dollars (200 M$ du fédéral, 60 M$ du provincial, 75 M$ de philanthropes) a été octroyé pour soutenir la conservation et le développement durable en mer Great Bear, selon un modèle de « financement de projets pour la permanence ».

« Nous œuvrons maintenant à déployer les nouvelles aires protégées et à développer leurs programmes de gestion et de monitorage », explique lors d’un appel vidéo Fiona Beaty, la coordonnatrice scientifique du Réseau.

Toutes les pièces du casse-tête (aires protégées, refuges marins, zone de gestion faunique, etc.) n’ont pas le même niveau de protection. Plusieurs permettent la pêche commerciale, mais interdisent les pratiques les plus destructrices, comme le chalutage de fond.

L’ensemble du projet, dont la mise en œuvre ira jusqu’aux années 2030, nécessite un monitorage scientifique attentif, comme celui dont les crabes dormeurs font l’objet. Sans cela, « on se retrouvera seulement avec des parcs sur papier », explique Mme Beaty.

Royaume du saumon

Des masques vivement expressifs ornent les murs du centre culturel des Wuikinuxv. En ce lundi midi, pour attirer les participants à une réunion communautaire sur la protection marine, on offre un repas : hot-dogs, sandwichs au bœuf et au fromage, crudités, bannique, ananas, raisins et melon.

Il y a quelques semaines, des démarches entreprises par la communauté il y a plus de 20 ans ont « porté fruit », explique Alana Closs avec enthousiasme, devant l’assemblée.

À Klemtu, en mai 2026, six nations (dont les Wuikinuxv) et les gouvernements fédéral et provincial ont signé « l’accord de création » de la plus grande pièce du casse-tête de la mer Great Bear : la réserve d’aire marine nationale de conservation Mia-yaltwa Ha’lidzogm hoon. Son nom signifie « royaume du saumon, foyer du saumon ».

Cette réserve de 6700 km2, qui jouit également d’un statut de conservation autochtone en vertu des « lois » des nations, englobe une bonne partie du territoire marin des Wuikinuxv, dont la partie supérieure du fjord Rivers Inlet.

Mme Closs, qui est la négociatrice principale de la nation, présente une diapositive : dans Mia-yaltwa, il sera interdit de rechercher ou d’exploiter du pétrole et du gaz, d’exploiter des mines sous-marines, de faire des déversements (ce qui empêche l’exploitation de fermes piscicoles) et de pêcher avec des chaluts de fond.

Maintenant que les grandes lignes de la réserve sont établies, il reste encore à arranger les détails — les zones où la pêche sportive sera interdite, par exemple, ou bien les sites culturels significatifs, comme des peintures rupestres, dont il ne faudra pas s’approcher. Les règles concernant la pêche commerciale autochtone devront aussi être fixées.

Un homme se lève de sa chaise. « Nous avons hâte de préciser ces détails et de voir comment nous pourrons tirer profit économiquement de cette aire de conservation dont nous sommes les protecteurs », déclare Alexander Chartrand, qui, à titre de représentant de l’une des quatre grandes familles wuikinuxv, a signé l’entente de mai 2026.

À l’instar d’autres nations côtières, les Wuikinuxv rêvent de se lancer dans la pêche commerciale au flétan, à la morue, à la palourde royale et peut-être même, un jour, au saumon. Les fonds associés à la mer Great Bear pourraient les y aider.

Mais les stocks doivent être suffisants. Car la priorité de la nation demeure de se nourrir avant d’exporter. Les produits de la mer occupent une place considérable dans son assiette. Il n’y a pas d’épicerie au village wuikinuxv, et faire livrer de la nourriture par avion coûte cher (1,50 $/lb).

La promesse d’un bon repas

De retour au village après le relevé de crabes, Bo O’wadi, la coordonnatrice des gardiens wuikinuxv, interpelle des aînés sur la radio de sa camionnette. Il faut trouver preneur pour les deux gros crustacés prélevés plus tôt dans la journée.

La jeune femme stationne son véhicule devant la maison de Patrick, où trône l’un des rares totems du village. Le vieil homme ouvre la porte. « Veux-tu du crabe ? » lui demande Mme O’wadi. Sourire aux lèvres, Patrick accepte volontiers. Il les fera bouillir ce soir.

Rien de très compliqué, mais la promesse d’un bon repas, provenant d’un écosystème qui reprend son souffle.

Ce reportage a été rendu possible par une bourse de la Fondation Sitka et du Centre canadien science et médias.

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