Fini, l’auscultation de routine ?

Dans le passé, les médecins de famille auscultaient systématiquement les patients lors de leur rendez-vous annuel. Stéthoscope au cou, ils écoutaient le cœur et les poumons avant de palper le cou et l’abdomen. Cette pratique est-elle révolue ? Et si oui, pourquoi ? La Presse fait le point avec des médecins.
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Il n’y a pas si longtemps encore, se faire ausculter par son médecin de famille lors d’un examen annuel allait de soi. Pourquoi était-ce la norme ?
L’examen physique préventif est apparu vers 1900 en Grande-Bretagne et aux États-Unis, selon le Dr René Wittmer, médecin de famille et président du mouvement Choisir avec soin Québec, qui a pour objectif de réduire les examens et traitements inutiles en santé.
« Les compagnies d’assurance voulaient s’assurer que les hauts dirigeants, comme les chefs d’entreprise, par exemple, n’allaient pas mourir ou tomber malades dans les années suivant leur entrée en poste », explique le professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal.
On faisait comme un check-up au garage de la mécanique pour vérifier que tout allait bien.
Les médecins en pratique privée ont commencé à offrir cet examen de routine, sans que cela soit vraiment appuyé par des données scientifiques, indique le Dr Wittmer. Le régime d’assurance maladie du Québec, entré en vigueur en 1970, a contribué à le populariser en couvrant ce service, observe-t-il.
« En 1979, le Groupe d’étude canadien sur les soins de santé préventifs a recommandé que l’examen annuel soit abandonné et que l’examen physique de routine soit réalisé en fonction de ce qu’on suspecte comme maladie, selon les facteurs de risque du patient, selon l’âge, etc. », dit le Dr Wittmer. Mais ce n’est que plus récemment que les pratiques ont changé.
L’auscultation de routine est-elle toujours de mise ?
Les médecins de famille québécois ont délaissé cette pratique, selon les sources consultées. « Il n’y a pas d’étude pour appuyer une auscultation annuelle chez les patients en bonne santé », dit le Dr Wittmer.
Selon la littérature scientifique, les visites de routine visant à faire un bilan général de la santé – qui incluent l’auscultation – n’ont pas d’impact sur la mortalité et les hospitalisations, rapporte le Dr Samuel Boudreault, directeur du programme de médecine de famille à l’Université Laval.
L’auscultation systématique génère des tests et peut entraîner de l’inquiétude chez les patients, indique le Dr Boudreault.
« On va trouver des petits souffles [au cœur] qui ne sont pas nécessairement ultra-importants cliniquement, donne-t-il comme exemple. Quand on l’entend, on n’a pas bien le choix de demander un test. »
Les médecins de famille auscultent désormais le patient lorsqu’il présente des symptômes. « Un enfant qui fait de la température et qui tousse, la plupart du temps, c’est un virus, un rhume », dit le Dr Frédéric Picotte, médecin de famille et professeur adjoint de clinique à l’Université de Montréal. « Quand on va l’ausculter, on va regarder si on n’a pas des signes de pneumonie. »
Selon le Dr Picotte, les patients qui se demandent pourquoi ils ne sont pas auscultés ne devraient pas hésiter à poser la question à leur médecin de famille. Cela permet à l’omnipraticien de connaître leurs inquiétudes. « C’est là qu’on entre dans la relation médecin et patient », dit-il.
Y a-t-il des exceptions ?
Les nouveau-nés subissent toujours un examen physique de la tête aux pieds (yeux, bouche, oreilles, cœur, poumons, etc.) à la naissance et lors de leurs visites de suivi chez le médecin afin de dépister, par exemple, un souffle au cœur lié à une malformation congénitale, indique le Dr Wittmer.
L’examen physique complet demeure pertinent dans certains contextes, comme lorsque le médecin voit pour la première fois un patient atteint d’alzheimer et incapable d’exprimer ses symptômes ou inconforts, indique le médecin de famille Claude Rivard, qui pratique en soins palliatifs et auprès de personnes âgées.
Ne vaudrait-il pas la peine d’ausculter tous les aînés ?
La chirurgienne cardiaque Jessica Forcillo estime que « dans un monde idéal », les aînés devraient avoir accès à une auscultation du cœur au stéthoscope à partir de 65 ans. La prévalence de la sténose aortique – la maladie valvulaire la plus fréquente – augmente « de façon considérable » à partir de cet âge, explique-t-elle. Environ 3 ou 4 % des gens de 65 ans et plus en sont atteints, et 12 % après 75 ans, précise la chercheuse au CHUM.
Selon elle, bien des aînés ne parlent pas à leur médecin de famille de leur essoufflement à l’effort, car ils attribuent ce symptôme au vieillissement et non à la sténose aortique.
Le Dr René Wittmer signale qu’aucune étude ne démontre que l’auscultation cardiaque réduit la mortalité de cette maladie valvulaire. « Avant de recommander quelque chose, il faut démontrer l’efficacité », dit-il.
La Dre Forcillo reconnaît l’absence de données scientifiques sur le sujet. Selon elle, « plusieurs études récentes » montrent que « le traitement précoce d’une maladie valvulaire à un stade asymptomatique diminue la mortalité ». « L’auscultation va mener à un diagnostic précoce », affirme-t-elle.
Le Dre Forcillo mène un projet de recherche pour tenter de trouver une façon de faciliter le dépistage précoce de la maladie valvulaire. Quelque 3000 adultes seront auscultés au stéthoscope dans le cadre d’une campagne de sensibilisation de l’organisme Une voix aux maladies valvulaires, menée au Canada.
Si un souffle est détecté à l’auscultation, le patient subira une échographie cardiaque, qui permettra un diagnostic, explique-t-elle. « On va voir quel est le pourcentage d’auscultations où un souffle au cœur [a été détecté] et qui va entraîner une maladie valvulaire significative », dit-elle.
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