Passer à autre chose
L’affaire Thélyson Orélien est une excellente chose, au fond, puisqu’elle vient de clarifier ce qui se trame depuis des lustres avec la chose écrite, mais qu’on ne peut plus dorénavant balayer sous le tapis en regardant vaguement ailleurs comme si rien ne s’était passé. Ce qu’on appelle « la littérature » vient de changer radicalement de sens, peut-être même d’en être vidé complètement.
La littérature s’appelle ainsi depuis qu’elle a remplacé les belles-lettres classiques et son régime de la représentation, dans lequel la propriété intellectuelle n’existait pas à la manière d’aujourd’hui. La Fontaine repique à Ésope ses fables antiques en les remaniant à sa façon, comme beaucoup d’autres qui composent sur des motifs mythologiques, religieux ou populaires qui existent déjà et qu’il ne s’agit jamais de prétendre inventer mais plutôt de représenter avec plus ou moins de maestria.
Le régime moderne de la littérature bouleverse cet équilibre entre ancien et nouveau en faisant tenir en place un paradoxe insoutenable. D’un côté le génie romantique qui se trouve, dit Kant dans Critique de la faculté de juger, au-dessus des lois et qui non seulement donne à l’art ses règles, mais se donne surtout à lui-même ses propres lois. Le génie romantique tient donc à la fois du virtuose et du criminel. Victor Hugo, dans Les contemplations (1856), prétend être en littérature ce que Papavoine a été pour le crime (ce personnage sinistre est guillotiné en 1825 pour le meurtre sadique et gratuit de deux enfants dans le bois de Vincennes).
Premier signe de fissure du régime de la littérature : ce génie (le masculin est important ici) se voit de nos jours écorné par toutes les dénonciations et tous les procès qui le ramènent maintenant dans les limites des lois (Matzneff et compagnie). Cette prétendue inviolabilité du génie allait de pair pendant plus de deux siècles avec son originalité absolue et sa capacité à créer de toutes pièces un matériau neuf, sans exemple, comme le dit Rousseau au fronton de ses Confessions.
Mais, en même temps, cette supposée toute-puissance virginale du sujet génial supplante la poésie, le théâtre et l’histoire comme genres dominants du monde classique en propulsant la littérature romanesque au premier plan et en créant ce que le critique Sainte-Beuve appelle déjà en 1839 « la littérature industrielle ». Cette manière nouvelle d’écrire fait du roman le genre hybride que l’on sait où Dumas soudoie des écrivains fantômes pour rédiger ses romans-feuilletons, où Jules Verne et Herman Melville écrivent en puisant dans les encyclopédies, où les poètes comme Rimbaud s’encanaillent en s’inspirant de la littérature érotique sans orthographe, du mauvais latin d’église de village et autres devantures commerciales, ou encore de Miron qui avoue avoir pillé quantité de poètes, bien sûr.
Autrement dit : la littérature prétend être le produit d’un génie original alors qu’elle ressemble plus en réalité à un collage plus ou moins bancal. C’est ce qu’on appelait jadis, au temps de la sémiotique triomphante, « l’intertextualité », c’est-à-dire que tout texte est une mosaïque de textes. En un mot, la littérature, c’est donc le produit d’un pseudogénie qui tient malaisément en place comme souverain chancelant d’un patchwork textuel.
Ce qu’on appelle « littérature » depuis un peu plus de deux siècles émane du moment, paradoxal s’il en est, du transfert de sacralité des sociétés anciennes vers la modernité. La sacralisation de la littérature qui en découle devait, au terme d’un processus qui touche aujourd’hui à sa fin, se voir gagnée par les forces profanes que l’intelligence artificielle pousse maintenant jusqu’au point de rupture. On peut bien croire encore que le « génie » qui faisait tenir ensemble les tissus textuels reste essentiel, mais ce n’est évidemment qu’une question de temps très court avant qu’il ne se change lui-même en avatar purement numérique, comme le sont déjà les vidéos TikTok et autres stories qui se génèrent maintenant d’elles-mêmes.
L’équilibre entre un sujet et sa courtepointe textuelle est maintenant rompu, la débâcle risque d’emporter la littérature elle-même dans son torrent discursif, dorénavant sans garde-fou, comme une machine qui éructe sa logorrhée toute seule dans la nuit. Quelle différence y a-t-il maintenant entre une œuvre littéraire et une voix standardisée qui nous demande « comment vous avez trouvé notre service aujourd’hui ? ».
Pourquoi ce vide de sens se révèle-t-il une bonne chose ? Parce que tout cela va faire le tri de soi-même entre la littérature industrielle et l’art vécu comme expérience sans égard à ses traces écrites. Écrire, c’est d’abord une expérience de solitude profonde et de communauté des solitaires avant d’être la publication d’un texte. Les machines textuelles nous ont enlevé la valeur marchande de la littérature, fort bien, mais il nous reste encore la présence, la communauté, les arts vivants de la parole, contre lesquels l’industrie ne peut rien.
Est-ce encore de la littérature ? Sans doute pas, mais est-ce si important ? La littérature industrielle, avec tout son bataclan de starification et de chiffres de vente, n’était qu’un moment de l’histoire de la chose écrite, destinée à laisser place à une autre chose, dont on inventera le nom s’il le faut. Voici venu le moment de passer à autre chose, de revenir au plus proche, à ce qui fait vivre, de créer sans chercher de contrepartie, de se rapprocher de nos communautés, de prendre soin les uns des autres et de préparer ce nouveau monde écologique, social et local que j’appelle de tous mes vœux.
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