La Presse en Alberta | Au cœur du champ de bataille sur la route du référendum

(Coutts) « J’imagine que je suis en quelque sorte persona non grata pour certaines personnes », murmure Jim Willett.
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La pluie torrentielle qui tombe sur la frontière entre l’Alberta et le Montana a poussé M. Willett à l’intérieur de l’immeuble du village dont il a été le maire pendant cinq ans.
Épinglette de la feuille d’érable au veston, il s’installe à la table du conseil municipal, puis soupire. « Aux yeux de certaines personnes, je n’existe pas », dit-il.
Pourtant, ce grand gaillard originaire du Texas est l’homme le plus connu de Coutts.
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PHOTO JEFF MCINTOSH, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE
Les manifestants contre les mesures sanitaires bloquent l’autoroute menant au poste frontalier de Coutts, le 31 janvier 2022, au troisième jour de leur coup de force.
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PHOTO ANTOINE TRÉPANIER, LA PRESSE
Jim Willett était maire du village de Coutts durant le « blocage de Coutts », en février 2022.
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PHOTO ANTOINE TRÉPANIER, LA PRESSE
Dans le petit village frontalier de Coutts, fédéralistes et séparatistes affichent leur allégeance avec les drapeaux du Canada et de l’Alberta, avec en toile de fond l’État du Montana.
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Le petit village frontalier de quelque 250 âmes, qui comprend un dépanneur, un restaurant, une banque et cet immeuble municipal, est désormais célèbre pour le « blocage de Coutts ».
Les participants du « convoi de la liberté », ces camionneurs qui prônaient la liberté et manifestaient contre les mesures sanitaires de la COVID-19, s’y étaient stationnés pendant des semaines en février 2022 pour bloquer la route. Des armes à feu et des munitions avaient été trouvées sur place. Treize personnes avaient été arrêtées et cinq ont ensuite été reconnues coupables de méfaits.
À l’époque, le maire Willett avait fait les manchettes pour avoir qualifié la manifestation de « terrorisme intérieur ». Drapés de l’unifolié, les manifestants disaient à l’époque se battre pour libérer le Canada.
« Je n’avais pas l’impression que cela représentait le Canada, explique M. Willett. Je pense que cela représentait la cause, et j’en suis arrivé au point de frissonner en voyant quelqu’un agiter un drapeau canadien. »
Il se gratte l’œil, puis prend une grande respiration.
« Certains d’entre eux n’ont pas tellement changé, si ce n’est qu’ils ont adopté un autre drapeau », lâche-t-il.
PHOTO AMANDA MAY ERICKSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE
Des séparatistes brandissent des drapeaux albertains lors d’un rassemblement à Edmonton, le 29 août dernier.
Ce drapeau, c’est celui de l’Alberta, symbole du mouvement indépendantiste. Un mouvement qui a ses racines dans la ruralité du nord au sud. Un mouvement qui regroupe des gens de bien des horizons, mais qui est souvent taxé d’être « conspirationniste » et lié au mouvement Make America Great Again.
Dans une province où Donald Trump « plane au-dessus de tout », selon la firme de sondage Abacus Data, 72 % des Albertains sont défavorables au président américain. Seul le camp séparatiste le voit favorablement.
Certains veulent une séparation nette de l’Alberta, d’autres veulent l’annexion aux États-Unis, alors que bon nombre de sympathisants souhaitent rester au Canada tout en adoptant ce qu’ils qualifient de méthode québécoise, soit « le couteau à la gorge d’Ottawa », pour gagner en autonomie.
Mitch Sylvestre, l’un des ténors du mouvement séparatiste et responsable de l’Alberta Prosperity Project, explique que les gens en ont assez de travailler dur, de voir leur argent être envoyé à Ottawa et d’avoir peu en retour.
Il veut faire de sa province un pays. Le Parti québécois l’inspire à bien des égards et M. Sylvestre a même qualifié le premier ministre désigné, Paul St-Pierre Plamondon, d’« ami »1 par le passé.
Mais quel pays l’inspire-t-il ?
PHOTO AMANDA MAY ERICKSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE
Mitch Sylvestre prend la parole lors d’un rassemblement séparatiste dans la capitale albertaine, le 29 août.
Je ne pense pas que nous voulions prendre qui que ce soit pour modèle. L’Arabie saoudite s’en rapprocherait peut-être.
« Les gens n’y paient pas d’impôts, ils reçoivent un chèque du gouvernement chaque mois et sont indépendants, même s’il s’agit d’une monarchie. Mais l’essentiel, c’est que leur système de santé est meilleur que le nôtre », ajoute-t-il, en faisant référence à la monarchie islamique qu’Amnistie internationale qualifie de « royaume de la répression ».
Et quel pays démocratique ? Il n’est pas certain. Il parle du Canada d’antan, à l’époque où les politiciens étaient « redevables » à la population. « Dans ce pays, nos politiciens sont au-dessus des lois. Et je crois que c’est là le plus grand problème », dit-il.
Il évoque les États-Unis, qu’il visite « cinq ou six fois par année ». Durant au moins l’un de ces voyages, l’année dernière, M. Sylvestre a rencontré des responsables du département d’État à Washington pour parler de sécession de l’Alberta. The Globe and Mail a récemment révélé que des dirigeants séparatistes auraient proposé aux Américains de l’eau et du pétrole en échange de leur soutien, ce qu’a nié M. Sylvestre. Ce dernier a néanmoins confirmé avoir rencontré à Calgary des stratèges républicains qui souhaitaient soutenir le mouvement séparatiste de la province.
La possible ingérence américaine dans le référendum a soulevé un tollé partout au pays. Le leader du gouvernement fédéral à la Chambre des communes, Steven MacKinnon, a même déclaré que « les organismes de sécurité nationale du Canada sont mobilisés pour surveiller les menaces potentielles [d’ingérence] et y répondre ».
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Carolyn et Keith Dangerfield sont copropriétaires du restaurant The Hills of Home Diner and B & B à Coutts.
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Le restaurant The Hills of Home Diner and B & B est un repère indépendantiste dans la région.
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À quelques pas de la frontière américaine, Carolyn et Keith Dangerfield regardent les champs du Montana à perte de vue et se disent que les Américains sont chanceux d’avoir Donald Trump comme président.
« Il y a des gens [qui] le détestent, tout simplement. Ils ne savent même pas pourquoi ils le détestent. Et pour ce qui est de l’indépendance de l’Alberta, c’est pareil. C’est la même chose, parce que c’est à peu près le même groupe de personnes », raconte Carolyn, qui s’est mariée avec Keith il y a 59 ans et avec qui elle est copropriétaire du restaurant The Hills of Home Diner and B & B.
Dans la fenêtre du restaurant devenu célèbre durant le blocage de Coutts, l’affiche proséparatiste accueille les visiteurs.
« Vers l’âge de 16 ans, je me disais que si nous parvenions un jour à quitter l’Ontario, tout irait bien, mais c’était impossible. J’ai toujours pensé ainsi », confie Keith.
Nous aimons l’idée du Canada, mais le fonctionnement du système judiciaire, de notre gouvernement et de l’organisation des élections se traduit, en réalité, par un échec pour l’Ouest.
Même si les Dangerfield sont chaleureux, Jim Willett, lui, évite l’endroit. Chez lui, il a opté pour l’unifolié qu’il a accroché devant sa maison. Ils sont des milliers d’Albertains à avoir fait de même depuis que le gouvernement conservateur de Danielle Smith a autorisé la tenue d’un référendum sur l’avenir de la province.
PHOTO JAMES MACLENNAN, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE
Les électeurs devront répondre à 10 questions lors du vote.
L’exercice est loin d’être simple. Le gouvernement Smith, qui souhaite avoir des leviers de négociation avec Ottawa, a autorisé neuf questions sur une panoplie de sujets comme l’immigration, la nomination des juges et d’autres changements constitutionnels.
Puis, il y a la dixième question et celle qui divise la province à un mois du vote :
L’Alberta devrait-elle demeurer une province du Canada, ou le gouvernement de l’Alberta devrait-il entamer le processus juridique prévu par la Constitution canadienne pour tenir un référendum provincial contraignant sur la question de savoir si l’Alberta doit se séparer du Canada ?
Option 1 : L’Alberta devrait demeurer une province du Canada.
Option 2 : Le gouvernement de l’Alberta devrait entamer le processus juridique prévu par la Constitution canadienne pour tenir un référendum provincial contraignant sur la question de savoir si l’Alberta doit se séparer du Canada.
Contrairement au Québec, dont les deux référendums mettaient en scène des camps du Oui et du Non, l’Alberta compte 28 annonceurs tiers autorisés à amasser de l’argent pour ensuite faire de la publicité et enregistrer des dépenses électorales. En date du 24 septembre, plus de 1,5 million de dollars avaient été amassés par l’ensemble de ces groupes. La majorité des 28 annonceurs font campagne pour qu’un « vrai » référendum sur l’indépendance ait lieu et ce sont elles qui ont amassé le plus d’argent, à ce jour.
À un mois du vote, un rapport commandé par la province auprès de l’École de politique publique de l’Université de Calgary révèle que le coût minimal pour les cinq premières années d’une Alberta indépendante s’élèverait à 50 milliards de dollars et pourrait même atteindre les 170 milliards de dollars.
PHOTO JEFF MCINTOSH, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE
La première ministre de l’Alberta Danielle Smith
La première ministre Danielle Smith a juré qu’elle était dans le camp fédéraliste. Or, depuis le début de la campagne, bien des Albertains l’accusent d’avoir dilué son appui et de pencher davantage en faveur de l’indépendance.
Après tout, son Parti conservateur uni (UCP) est résolument divisé par rapport à la destinée de l’Alberta et une association locale a ouvertement demandé une révision de son leadership pour sa posture trop fédéraliste dans ce référendum. Un député du UCP, Jason Stephen, a même admis avoir voté en faveur de la tenue d’un ultime référendum.
« En réalité, il y a toujours des voix dissidentes dans chaque parti politique. Il faut les écouter, il faut les respecter – mais au bout du compte, nous prenons des décisions en fonction des points sur lesquels nous sommes d’accord », a dit Mme Smith à la fin de septembre. « Je ne suis pas une partie neutre, et je crois que nous devons rester [au Canada] et faire tout notre possible pour régler les problèmes qui causent des griefs. »
1. Lisez « Le chef du PQ se rapproche d’un leader souverainiste de l’Alberta »
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