La Bolivie renoue avec le FMI: «C'était le programme de Rodrigo Paz»

Le souhait du président bolivien, élu l'an passé, tend à se concrétiser : son pays, qui fait face à une crise économique grave, vient de suivre une recommandation du Fonds monétaire international (FMI). Entretien avec Pablo Barnier-Khawam, chercheur associé au Centre de recherche et de documentation sur les Amériques (Creda).
RFI : Vendredi, le Parlement de Bolivie a donné son feu vert à un programme d'aide du FMI (1,9 milliard de dollars sur 36 mois), alors que le pays connaît sa pire crise économique depuis quatre décennies. Au même moment, La Paz supprimait une subvention au carburant, conformément à cet accord. C'est une nouvelle phase, dans les relations entre ce pays et l'institution basée à Washington, pas toujours au beau fixe ?
Pablo Barnier-Khawam : C'est une nouvelle phase ou un retour en arrière, qui se concrétise actuellement. C'était dans le programme : Rodrigo Paz souhaite le retour de la Bolivie sur la scène diplomatique, ainsi que des relations rétablies avec les bailleurs internationaux. Il y avait eu une coupure, avec l'arrivée au pouvoir d'Evo Morales, et même sous Luis Arce, avec les bailleurs. C'est une époque où une autre forme de visibilité a été trouvée par la Bolivie sur la scène internationale, autour de la question écologique ou des peuples autochtones.
Vous parlez de retour en arrière. Quelles relations entretenait La Paz avec le Fonds monétaire international avant l'élection d'Evo Morales 2005 ?
Après les années 1980, la Bolivie sort de la dictature. C'est une période instable. Il y a une transition démocratique, puis un retour à la dictature, etc. À partir des années 1990, des programmes d'ajustement structurel se mettent véritablement en place et l'image du FMI, qui n'était certes pas le même que celui d'aujourd'hui, se dégrade fortement.
Le père de l'actuel président était lui-même président au début des années 1990. Il a participé à ces politiques, qui ont beaucoup contribué à l'arrivée au pouvoir d'Evo Morales. Il y a eu la guerre de l'eau à Cochabamba en 2001, puis la guerre du gaz à La Paz en 2003. Tous ces mouvements sociaux se sont élevés contre les programmes de privatisation notamment promus par les bailleurs internationaux.
Ce retour en arrière survient dans une situation économique extrêmement préoccupante. Le FMI prévoit une contraction du PIB de 3,3%. Les près de 55 jours de blocage entre mai et juin ont fait perdre 5 milliards de dollars, soit à peu près 5% du produit intérieur brut. L'inflation n'est pas jugulée, elle a terminé l'année dernière à 20%, et le FMI prévoit à nouveau 20%, même si on en est loin pour l'instant.
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La Bolivie bénéficiait, dans un passé encore récent, de ses exportations d'hydrocarbures...
Oui, le pays a pu compter sur des rentrées de devises étrangères très importantes avec l'exportation d'hydrocarbures jusque sous le gouvernement de Luis Arce. Il y a eu beaucoup de retard sur la modernisation des infrastructures d'extraction, pour des raisons qui m'échappent en partie. Il y a eu d'énormes difficultés pour exporter vers le Brésil et l'Argentine, et les devises étrangères ont fini par disparaître complètement des caisses. La Bolivie doit importer une grande majorité de ses denrées, et cela se répercute sur le prix de la vie.
La Bolivie n'a pas su trouver assez de nouveaux gisements et investir dans leur exploitation, tandis que la manne générée partait vers les programmes phares du gouvernement. La comparaison avec le Venezuela, plus grande réserve de pétrole au monde, est-elle valide ?
Je crois que la situation est différente. En Bolivie, la classe politique n'a pas accaparé la rente au même niveau. Il y a eu des affaires de corruption sous Luis Arce, mais rien de l'ampleur que l'on observe au Venezuela, où l'élite militaire s'est liée à l'entreprise publique d'extraction de pétrole. En Bolivie, l'entreprise publique YPFB date de 1936, elle est très ancienne. La gestion se réalisait plutôt bien. Il y a eu un problème de financement, d'investissement, et certainement de gestion de l'entreprise. Mais je pense que les facteurs d'économie internationale ont pesé lourd.
Le président Rodrigo Paz Pereira, issu du centre-droit, est au pouvoir depuis près d'un an. Quel regard portez-vous sur son action ? En juin, il a décrété l'état d'exception après – vous le mentionniez – 53 jours de manifestations de rue et de blocages menés par des ouvriers, des indigènes et des paysans réputés proches d'Evo Morales...
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C'est tout de même une situation très délicate. Au cours de la première période de blocage, en mai-juin, Rodrigo Paz a réussi à bien négocier avec différentes organisations. Il a pu jouer sur certaines divisions de leur côté. L'état d'exception n'était pas appliqué à ce moment. Il le sera juste après la fin du mouvement. Et il a finalement couru jusqu'à maintenant. Il vient d'être renouvelé pour 90 jours.
Un accord a été trouvé avec les camionneurs de la région de Santa Cruz, qui participent fortement à l'activité économique autour de l'agro-industrie et de l'exploitation pétrolière et gazière. Dans le même temps, en revanche, les camionneurs des autres régions annoncent qu'ils entrent en grève, et d'autres organisations lancent la mobilisation.
L'instrument juridique que constitue l'état d'exception permet au gouvernement d'intervenir de manière, disons, un peu plus forte. Mais dans les faits, il y avait déjà eu des interventions assez musclées en mai-juin, et cela n'avait d'ailleurs rien réglé. Il peut y avoir un nouveau mouvement d'ampleur. Les organisations sociales demandent plus de dialogue de la part du gouvernement, et l'application de ce qui avait été promis au sortir de la mobilisation sociale précédente.
La majorité parlementaire n'est pas totalement acquise à M. Paz, n'est-ce pas ?
Oui, pendant la campagne présidentielle, on pensait que le deuxième tour allait être dominé par deux figures très à droite : Samuel Doria Medina et Jorge « Tuto » Quiroga. Rodrigo Paz a été perçu comme un conciliateur, vis-à-vis de l'héritage du parti MAS, le Mouvement vers le socialisme, dans le sens où il défendait cette classe moyenne qui avait émergé, avec un slogan : « le capitalisme pour tous ». On l'imaginait aussi conciliant avec certains intérêts économiques importants de la région de Santa Cruz.
Désormais, le parti de Samuel Medina et celui de Jorge Quiroga, qui ont une majorité au Congrès, demandent des gages plus importants. Même au Congrès, cela commence donc à se tendre. Pis le ministre des Hydrocarbures a dû démissionner, pris dans une affaire de corruption liée à la distribution d'essence frelatée. Il y a aussi eu ce scandale qui a éclaboussé l'Argentine, le Chili et la Bolivie, l'arrestation de Fernando Serimedo, conseiller de l'ombre de Javier Milei à Buenos Aires. Rodrigo Paz n'a pas un soutien complètement acquis des partis, même s'il y a une majorité de droite susceptible de le soutenir s'il arrive à négocier habilement.
Faut-il anticiper d'autres suggestions du Fonds monétaire international, ou du président lui-même ?
Je pense que le FMI demandera une réduction plus importante du budget. Le gouvernement a hérité d'un déficit de 11%. Il prévoyait des coupes qui pourraient le ramener à 9%. La promesse de campagne, c'était même 7%. Cela va demander encore plus d'efforts. D'autant que l'aide de 1,9 milliard de dollars serait en dessous des attentes du gouvernement, qui espérait plutôt 2,5 milliards. Peut-être y aura-t-il des demandes d'arrêt concernant d'autres subventions, ou de privatisations d'entreprises publiques – reste à voir lesquelles.
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