Migrants expulsés par les États-Unis: en Afrique, des vies en suspens et des droits bafoués

Dernier volet de notre enquête menée avec le consortium Forbidden Stories. Après avoir révélé les dessous des accords passés par les États-Unis avec les pays qui acceptent ses expulsés, nous nous intéressons au coût humain de cette politique. Que deviennent ceux qui sont envoyés vers des pays qu’ils ne connaissent pas ? Sur le continent africain, certains sont détenus, d’autres vivent cachés ou sans statut. Et leurs avocats se retrouvent face à des batailles inédites.
Lorsque nous réussissons à joindre Annan*, il faut d’abord le rassurer. « Je ne parle pratiquement à personne », nous explique-t-il d’emblée. Il nous appelle depuis une cachette, dans un pays d’Afrique de l’Ouest dont il souhaite taire le nom.
Sur les vidéos qu’il nous a envoyées, on découvre l’endroit où il vit : un bâtiment abandonné, sans eau courante ni électricité. Il dort à même le sol, sur une couverture. Il n’en sort presque pas. Et uniquement la nuit. « Je préfère attendre qu’il fasse sombre pour aller chercher un peu de nourriture et recharger mon téléphone. Mais je ne mange qu’une fois par jour, parce que quand il fait jour, j’ai trop peur pour me déplacer », raconte-t-il.
Annan est homosexuel. Il a fui le Ghana en 2024, après que son cousin l’a surpris avec son petit ami. Il raconte avoir été menacé, chassé, persécuté, par des gens qu’il appelait ses « oncles » et ses « frères ». « Au Ghana, quand on découvre que tu es homosexuel, on te traite comme un animal. Toi ou un moustique, c’est pareil ! Ils n’ont aucune pitié », assure-t-il.
Renvoyé au Ghana via la Sierra Leone
Aux États-Unis, un juge lui avait accordé une protection interdisant aux autorités de le renvoyer vers Accra. Qu’à cela ne tienne : l’année suivante, Washington l’expulse vers la Sierra Leone.
Sur place, raconte-t-il, il refuse d’abord de descendre de l’avion. On le rassure, on lui explique qu’il est en sécurité dans ce pays. « À ce moment-là, je les ai crus », explique-t-il.
Moins de deux semaines plus tard, Annan est pourtant renvoyé au Ghana. La Sierra Leone n’aura été pour lui qu’un sas vers le pays qu’il avait fui.
À peine de retour, le jeune homme s’enfuit à nouveau, jusqu’à la frontière la plus proche. « J’étais terrorisé », glisse-t-il.
Au Ghana, les relations sexuelles entre hommes sont criminalisées et peuvent être punies de trois ans de prison.
La mère d’Annan avait utilisé toutes ses économies pour financer son départ vers les États-Unis. Aujourd’hui, elle est l’une des rares personnes au Ghana qu’il lui arrive d’appeler. « C’est la seule à me comprendre. Elle-même se cache pour me parler. Elle m’a dit de ne surtout pas revenir, et de faire tout mon possible pour rester en vie. » Et c’est, dit-il, « la seule chose que je fais ».
Mais même caché, Annan ne se sent pas en sécurité. Ces dernières semaines, il a reçu un message anonyme, glaçant. Son auteur le prévient : il peut fuir, mais il ne pourra pas éternellement se cacher.
« Je suis son avocat auprès de l’ICE mais ils s’en fichent complètement »
Aux États-Unis, Annan avait un avocat, Malik Waqar. Lorsque ce dernier apprend l’expulsion de son client, il lance en urgence un appel sur TikTok. Mais trop tard : Annan est déjà en Sierra Leone. « J’ai été tenu à l’écart, affirme Malik Waqar. L’administration ne m’a rien dit. Ils avaient l’obligation de m’alerter, car je suis bien enregistré dans son dossier comme son avocat auprès de l’ICE [le Service de l'immigration et des douanes des États-Unis, l’United States Immigration and Customs Enforcement, NDLR]. Mais, pour être honnête avec vous, ils s’en fichent complètement ».
Plusieurs avocats interrogés au cours de cette enquête décrivent des situations similaires. Pour Erica Reilly, avocate américaine qui assiste principalement des migrants, ces pratiques privent ses clients de toute possibilité de faire valoir leurs droits. Elle décrit le mur qui s’est dressé entre les avocats et l’administration. « Recevoir un appel d’un agent chargé des expulsions ne devrait pas être une victoire. Mais dans ces circonstances, c’en est une », résume-t-elle.
Et une fois le client hors du sol américain, la personne expulsée change de juridiction. Les avocats se retrouvent alors dans un entre-deux juridique. Leur impuissance est encore plus grande.
Des mois après l’expulsion d’Annan, son avocat cherche encore une issue pour aider ce jeune homme. « Comment le faire revenir désormais ? Quelle juridiction saisir ? Faut-il engager une procédure dans le pays où il se trouve ? », s’interroge Malik Waqar.
Malick Waqar, avocat d'Annan aux États-Unis, prenant la parole sur Tik Tok
Pour afficher ce contenu TikTok, il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.
En Sierra Leone, où Annan a transité, des avocats tentent eux aussi d’intervenir.
Mais à Freetown, pour pouvoir agir, les avocats doivent être officiellement désignés par leur client, via une déclaration manuscrite.
Un document qu’il a été impossible d’établir aux États-Unis dans le court laps de temps entre l’arrestation d’Annan et son expulsion. D’autant qu’Annan n’a appris sa destination qu’au dernier moment. Impossible donc de lui rendre visite pendant ses quelques jours de transit à Freetown.
Pour sortir de l’impasse, il faudrait maintenant aller le rencontrer là où il se cache, au risque de compromettre sa clandestinité.
Au téléphone, son avocat américain Malik Waqar semble très éprouvé : « Si je lui parle, je ne peux pas m’empêcher de pleurer. »
À écouter aussiGrand reportage - Les naufragés de la machine à expulser de Donald Trump
Arrivé aux États-Unis à 8 ans, expulsé en Eswatini quatre décennies plus tard
À 5 000 kilomètres de là, en Eswatini, en Afrique australe, Khai Vo, lui, est derrière les barreaux depuis son expulsion. Il nous parle depuis le centre correctionnel de Matsapha une prison de haute sécurité, dans la dernière monarchie absolue du continent. La connexion est mauvaise.
Khai Vo a 50 ans. Il est né au Vietnam, mais il est arrivé aux États-Unis à l’âge de 8 ans. Il y a passé l’essentiel de sa vie.
Il porte une petite moustache et une chemise grise. Derrière lui, on aperçoit des murs blancs salis, et des barbelés. À son arrivée en Eswatini, des soldats armés l’attendaient à la sortie de l’avion.
Onze mois plus tard, il est toujours détenu. « Pourquoi je suis là ? Je n’en ai aucune idée. Franchement, je ne sais toujours pas. Je demande tous les jours à mon avocat, et lui non plus ne comprend pas ce que je fais là. »
Il n’est autorisé à sortir de sa prison qu’une heure, une fois par semaine. Le reste du temps, il fait de l’exercice, cuisine. Il a fallu neuf mois et une procédure judiciaire sur place en Eswatini pour qu’un avocat obtienne le droit de lui rendre visite.
Khai Vo a déjà connu la prison. À l’âge de 18 ans, il avait été condamné pour tentative de meurtre à la suite d’une bagarre. Il a purgé sa peine : 13 années de prison.
À l’époque, de sa libération, le Vietnam refusait de réadmettre les Vietnamiens expulsés des États-Unis arrivés avant le 12 juillet 1995.
« L’administration Trump nous présente comme des monstres »
Pendant les 18 années qui ont suivi, Khai Vo a pu rester et travailler aux États-Unis, tout en se présentant régulièrement aux autorités. « L’administration Trump nous présente comme des monstres. Mais ça ne correspond pas à mon histoire. Pendant 18 ans, j’ai eu un travail, une famille, une vie normale. Et depuis, je n’ai plus eu de problèmes », dit-il.
Jusqu’au 17 mars 2025 et son rendez-vous annuel avec l’ICE. Cette fois, Khai Vo est immédiatement arrêté. Puis mis dans un avion. Un temps, il pense qu’on le renvoie au Vietnam. Finalement, c’est l’Eswatini.
Une situation parfaitement injuste et absurde selon lui. Car plus rien n’empêchait désormais Washington de le renvoyer dans son pays. « Chaque mois, il y a au moins une centaine de Vietnamiens comme moi qui obtiennent leurs documents de voyage et rentrent au Vietnam, souligne-t-il. Alors, qu’on m’expulse ainsi à l’autre bout du monde, ça n’a aucun sens. Et c’est inhumain ».
Épuisé, dans une impasse Khai Vo ne réclame même plus nécessairement de pouvoir rentrer aux États-Unis. Il demande simplement à quitter la prison.
Il sait qu’un retour au Vietnam signifierait tout recommencer. Il a quitté le pays à 8 ans. Il ne sait ni lire ni écrire correctement le vietnamien. Il n’y connaît presque personne, dit-il. Mais il préfère encore cette perspective à celle de rester enfermé. « Tout ce que je demande, c’est que, si c’est vraiment ce que vous avez décidé, de me faire partir. Alors renvoyez-moi dans mon pays. Pour que je puisse retrouver ma liberté et reprendre ma vie en main. »
Mais même cette solution reste hors de portée. Car en disant cela, Khai Vo s’adresse aux Américains. Or, désormais c’est entre le Vietnam et l’Eswatini qu’un éventuel retour pourrait se décider. Des discussions entre les deux pays sont-elles engagées ?
Son avocat, Tin Nguyen, l’ignore. L’Eswatini n’a pas répondu à nos demandes d’interview. Le pays a reçu 5,1 millions de dollars des États-Unis pour accueillir 160 personnes dans le cadre d’un accord.
« Des êtres humains sont utilisés comme monnaie d’échange et marchandés pour obtenir des concessions du gouvernement américain », déplore Tim Nguyen.
À écouter aussiL'invité d'Afrique Midi - The Deportation project: «Certains des migrants expulsés des États-Unis étaient des citoyens modèles»
Une bataille judiciaire à travers toute la planète
De cette politique d’expulsion massive et sans préavis est née un large réseau de solidarité entre avocats, des États-Unis à la Sierra Leone en passant par le Salvador. La bataille judiciaire se joue désormais sur plusieurs fronts.
Aux États-Unis, le 18 septembre, une cour d’appel fédérale américaine a jugé illégale la procédure permettant d’expulser rapidement des personnes vers des pays tiers sans leur laisser suffisamment de temps pour faire valoir leurs craintes de persécution ou de torture.
Pour l’avocate Trina Realmuto, qui a porté l’un des recours, cette décision constitue une « victoire importante » et devrait aboutir à la suspension des vols d’expulsion. Mais l’administration américaine conteste cette interprétation de la décision et pourrait faire appel.
Un post de James Percival, conseiller général du Département de la Sécurité intérieure des États-Unis
Pour afficher ce contenu X (Twitter), il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.
Des recours ont également été portés devant la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, la Cour de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao), ainsi que des juridictions nationales.
Au Cameroun, par exemple, l’avocat camerounais Joseph Awah Fru a saisi le tribunal administratif de Yaoundé au nom de 36 personnes expulsées des États-Unis. Il demande la suspension de l’accord conclu entre son pays et Washington, estimant que ces transferts peuvent exposer les personnes concernées à la persécution ou à la torture.
Il cherche aussi à les protéger contre un éventuel renvoi vers le pays qu’elles ont fui. Pour lui, dès lors que le Cameroun accepte de les accueillir, il a la responsabilité de les protéger « comme des réfugiés ».
Mais pour certaines expulsées, comme Soraya, rester au Cameroun n’est tout simplement pas une solution. Elle dit avoir fui le Ghana après que des proches ont découvert son orientation sexuelle. Elle se retrouve aujourd’hui dans un pays où les relations entre personnes de même sexe sont criminalisées, ce qui rend sa situation particulièrement précaire.
À lire aussiSur France 24 - Deportation Project : Ce que révèle l'enquête au Cameroun
Un présent absurde et un avenir incertain
Dans les accords conclus avec les pays d’accueil, Washington prévoit – sur le papier – des garanties de respect des conventions internationales. Pour l’avocate Erica Reilly, le gouvernement américain cherche surtout à se laver les mains des conséquences de ces expulsions. Mais prétendre qu’il ignore ce qui arrive aux personnes une fois sur place, estime-t-elle, est malhonnête : « Parce qu’il n’existe aucun mécanisme pour empêcher cela. »
Désormais, les avocats engagés dans la défense des droits des migrants ont les yeux rivés sur les vols d’expulsion attendus dans les jours qui viennent en direction de plusieurs pays d’Afrique. Seront-ils effectués ou suspendus suite à la décision de justice rendue le 18 septembre ?
Quoi qu’il en soit, cette décision ne règle pas le sort de ceux qui, par centaines, ont déjà été expulsés sur le continent : Annan reste caché, Khai est en cellule, Soraya est coincée à Yaoundé, dans un centre d’hébergement temporaire. Et leurs avocats continuent à chercher comment les en sortir.
Pour afficher ce contenu , il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.
NB : les prénoms suivis d’une * ont été modifiés à la demande des témoins.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.