Obligation de rigueur
En l’espace de 24 petites heures, la députée conservatrice Maïté Blanchette Vézina nous a servi une savoureuse démonstration de rétropédalage. En politique, il s’agit d’un art qu’il vaut mieux maîtriser, mais certains changements de cap écorchent les consciences plus que d’autres. Puisque le plus récent concerne la remise en question des consensus scientifiques, notamment dans le champ crucial des changements climatiques, il vaut la peine de faire quelques rappels.
Dans une entrevue accordée au Devoir, la députée de La Peltrie pour le Parti conservateur du Québec (PCQ) a affirmé vouloir permettre aux troupes conservatrices de « brasser la cage », quitte à remettre en question des consensus, même scientifiques. La science, affirmait-elle alors, n’est pas une seule science, car elle évolue. « Ce n’est pas une science immuable. »
Le lendemain, volte-face tout en nuances. Maïté Blanchette Vézina affirme maintenant qu’elle n’a pas insinué que débattre de tout signifiait remettre en question les fondements de la science. « La science repose sur une démarche rigoureuse, fondée sur les faits, les données probantes et la confrontation des hypothèses », ajoute-t-elle dans cette précision presque parfaite diffusée sur les réseaux sociaux. « Le débat fait partie de cette démarche, mais cela ne signifie pas que toutes les affirmations se valent ou que les consensus scientifiques doivent être ignorés. »
En effet, un consensus scientifique ne peut être balayé du revers de la main au gré des opinions des uns et des autres. Comme l’a conclu à la radio de Radio-Canada le directeur scientifique de l’Observatoire des sciences et des technologies de l’UQAM, Yves Gingras, « si vous n’êtes pas un chimiste et que vous avez une opinion sur la chimie, elle ne vaut rien ». À Tout un matin, mercredi, il tentait de déboulonner le mythe, populaire chez certains adeptes du débat social tous azimuts, voulant que toutes les opinions se vaillent, peu importe le domaine, scientifique par exemple.
C’est une simple et banale affaire de crédibilité, ajoutait le professeur. Un constat scientifique repose sur des mesures, des expérimentations, souvent analysées par des centaines d’experts. On ne peut donc pas lui opposer le point de vue d’un citoyen, d’un élu, parfois même d’un autre scientifique, comme si les deux avaient la même valeur. « Les élus, s’ils veulent garder leur crédibilité, il faut qu’ils sachent s’en tenir à l’expertise démontrée et argumentée par des centaines d’individus », ajoutait M. Gingras, insistant sur la nécessité de ne pas s’en tenir à un seul scientifique. « Vous ne demandez pas au Dr [Didier] Raoult en France si les vaccins sont efficaces. Vous le demandez à une vingtaine [de spécialistes] — et là, vous verrez que sur une vingtaine, le seul qui délire, c’est Raoult ! »
Nul besoin de fureter très loin pour trouver des exemples de politiciens ayant amplifié l’incertitude entourant la science en opposant l’anecdote à la rigueur. Donald Trump, climatosceptique affirmé, dirige les États-Unis et a fait reculer son pays en matière de lutte contre les changements climatiques. Sa méthode, comme celle de ses adeptes, est limpide : intensifier l’incertitude qui existe dans toute science, ériger une fable en vérité, proposer une mesure simplissime, nourrir une méfiance envers les faits en créant la désinformation. Un intérêt politique ou économique guide presque toujours la manœuvre.
À l’aube de cette 44e législature, les élus, en particulier ceux qui s’apprêtent à faire leurs premiers pas à l’Assemblée nationale, ne doivent pas confondre consensus scientifique et consensus social. S’il est évidemment très sain de débattre, les deux types de constats ne peuvent pour autant se comparer l’un à l’autre.
Un consensus social, comme la laïcité, le modèle de garderies ou le régime forestier est un compromis politique, qu’il est absolument légitime de remettre en question au salon Bleu. Un consensus scientifique, comme l’efficacité d’un vaccin, la toxicité d’un contaminant ou la situation d’un troupeau de caribous, constitue un état des connaissances obtenu par des méthodes de vérification. On peut le remettre en question, mais avec des données et par des pairs, pas par un vote ou un sondage. Traiter les deux de la même façon, c’est mettre sur un pied d’égalité une opinion et une preuve.
Les députés doivent avoir un sens de l’écoute et de l’observation très aiguisé, à la fois pour entendre les préoccupations des citoyens et faire remonter à l’Assemblée nationale les enjeux qui méritent leur attention, et pour tendre l’oreille aux experts, notamment dans les commissions parlementaires où ils seront appelés à siéger pour étudier les projets de loi. Ils devront participer aux consultations particulières, lire les mémoires déposés en commission, les avis du scientifique en chef, de l’INSPQ ou du BAPE. Ces dispositifs existent précisément pour que les lois reposent sur une base factuelle.
C’est une obligation de rigueur élémentaire à laquelle tous doivent s’astreindre : scientifiques, journalistes et politiciens.
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