Des Afghans exilés combattent à coups de pinceau, 5 ans après le retour des talibans

Femme, artiste et militante, Negina Azimi n’a eu d’autre choix que de quitter de manière précipitée son pays en 2021.
Tout s’est effondré en une nuit
, se souvient-elle lorsqu’elle évoque la prise de Kaboul par les talibans, le 15 août.
Depuis des années, Negina peignait sur les murs de la capitale afghane. Le collectif d’artistes auquel elle appartient, ArtLords, utilisait ses œuvres pour appeler à des changements sociaux et à l’émancipation des femmes. En tout, les artistes du collectif ont peint 2200 murales dans une vingtaine de villes à travers le pays.
Avec le retour au pouvoir des talibans, cette mission est devenue quasi impossible à accomplir. Les nouvelles autorités se sont d’ailleurs empressées d’effacer les œuvres de Negina et de ses camarades.

Negina Azimi a fui l'Afghanistan après le retour au pouvoir des talibans, en août 2021. Elle vit maintenant au Vermont, aux États-Unis.
Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair
Les talibans ne voulaient pas le portrait d’une femme dans l’espace public ou sur une murale. C’était complètement contraire à leur idéologie. Ils ont effacé toutes nos murales de Kaboul et des provinces afghanes.
Nous rencontrons Negina à Brattleboro, au Vermont, à un peu moins de 400 kilomètres au sud de Montréal.
C’est dans ce petit village américain que Negina a atterri après un long voyage, au cours duquel elle a aussi séjourné dans un camp de réfugiés en Albanie.

Des œuvres d'artistes d'ArtLords sont exposées devant le musée de Brattleboro, au Vermont.
Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair
Même en Albanie, nous avons continué de peindre [...], c’est une mission que nous devons poursuivre. C’est un message aux talibans et à ceux qui s’opposent à eux
, explique Negina Azimi.

Negina Azimi était artiste en Afghanistan, avant de devoir fuir le pays en 2021.
Photo : Gracieuseté Negina Azimi
Peindre pour garder la mémoire vivante
Cette mission, Negina n’est pas la seule à la défendre. ArtLords compte plusieurs artistes désormais établis en Europe et en Amérique du Nord.
Depuis leur terre d’accueil, ils contribuent à la résistance
, assure Omaid Sharifi, le fondateur d’ArtLords, qui est désormais établi dans la région de Washington, aux États-Unis. Lors de notre conversation, il était de passage à Toronto, puisqu’une vingtaine d'artistes appartenant à son collectif sont installés au Canada.

Le collectif ArtLords a produit des centaines de murales en Afghanistan.
Photo : ArtLords
Comme d’autres, Omaid raconte avoir dû fuir l'Afghanistan en 2021 à bord de vols organisés en urgence dans la foulée du retour des talibans. C’était chaotique, ce n’était pas une manière digne de quitter notre pays
, se souvient-il.
Ces artistes poursuivent leur travail et inspirent les gens qui restent au pays en leur envoyant de l’argent et en faisant vivre l’art et la culture de l’Afghanistan.
En plus de ces artistes exilés, comme Omaid et Negina, le réseau compte toujours des membres actifs en Afghanistan, une mission aussi difficile que risquée.

Omaid Sharifi lors de l'inauguration d'une murale d'ArtLords au siège de l'ONU, à New York.
Photo : Organisation des Nations unies
Notre travail est essentiel dans le pays, même plus qu’avant. Mais nous devons être prudents dans notre manière de faire notre travail et de le rendre public. Nous devons nous assurer de la sécurité de nos artistes
, explique le fondateur d’ArtLords.
Fini les grandes murales colorées sur lesquelles sont reproduits les visages de femmes afghanes. Dans le contexte actuel, les membres du collectif travaillent dans des ateliers anonymes et, lorsqu’ils laissent leur marque de manière ostensible, leurs œuvres se limitent maintenant à des reproductions de calligraphies islamiques ou perses auxquelles sont ajoutées des touches artistiques
.

Les artistes d'ArtLords au travail, en Afghanistan.
Photo : ArtLords
Omaid Sharifi se dit particulièrement impressionné de pouvoir compter sur environ 1000 membres féminines, alors que le pouvoir en place déteste les femmes, l’art et la culture
.
En ces temps durs pour le pays, elles gardent la mémoire politique vivante
, ajoute-t-il.
La situation des femmes afghanes, exclues de l’éducation secondaire et universitaire, attriste particulièrement Negina Azimi qui, bien qu'installée aux États-Unis, a laissé des proches derrière elle.
Dans sa petite ville vermontoise, l’artiste nous montre une murale qu’elle a peinte peu de temps après son arrivée.

Negina Azimi et ses collègues ont reproduit aux États-Unis cette œuvre qui a été effacée par les talibans en Afghanistan.
Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair
On y voit un homme transportant un immense cœur multicolore dans une brouette. Cette murale est une reproduction de l'une des premières œuvres produites par ArtLords à Kaboul.
En Afghanistan, c’était un symbole de paix et d’harmonie. Ici, c’est plutôt un symbole de résilience et d’espoir
, explique Negina.
Elle y voit surtout un message à l'endroit du régime qui a recouvert la murale originale : L’art ne peut pas être effacé. Jamais.
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