Judith Godrèche et "Mémoire de fille" : "On n’adapte pas Annie Ernaux sans Annie Ernaux"

Présenté à Cannes dans la sélection Un Certain Regard — "très joli avec le regard d’Annie Ernaux sur le monde", sourit-elle —, le film est l’aboutissement d’une aventure créative aussi intime qu’exigeante. Adapter la Prix Nobel de littérature, c’est s’exposer à un vertige. La réalisatrice, elle, a choisi d’en faire une force.
Le mot qui fait peur

"Adaptation." Annie Ernaux elle-même préfère parler d'"élargissement". Judith Godrèche, elle, assume le terme — mais pas sans y mettre du sien. Dès les premières lignes du scénario, une conviction s’impose : il était hors de question de partir seule avec le livre sous le bras. "C’est un film qui parle beaucoup de consentement. Ça me paraissait très compliqué de ne pas lui avoir demandé le sien", explique-t-elle simplement. Tout au long de l’écriture, elle a donc soumis chaque version du scénario à l’autrice, l’a consultée, écoutée. Un dialogue rare entre une romancière et celle qui s’apprête à mettre en images son œuvre la plus personnelle.
Car "Mémoire de fille", c’est l’été 1958. Celui d’une jeune fille de 17 ans et demi, Annie Duchesne, lors d’une colonie de vacances dans l’Orne. Une première expérience sexuelle non consentie, dont l’onde de choc va se propager sur des années : la boulimie, la perte des règles, une existence qui déraille. Mais aussi, au bout du chemin, l’écriture. "Je voulais raconter comment cette jeune fille va se tromper de destin, perdre de vue son avenir — et comment elle va s’en libérer", résume Godrèche. Ce chemin-là, c’est celui qui mènera Annie Ernaux à devenir l’une des voix littéraires les plus puissantes de sa génération, récompensée par un prix Nobel en 2022.
Apprendre l’entre-les-lignes
Reste un défi de taille : comment filmer une prose aussi dépouillée ? L’écriture d’Ernaux est connue pour son style factuel, presque clinique — une langue qui dit tout en semblant ne rien orner. Pas de dialogues, ou si peu. Une économie de mots qui cache une densité émotionnelle redoutable. "J’ai inventé tous les dialogues, créé des personnages qui n’existaient pas", reconnaît la réalisatrice. Mais pour ne pas trahir l’esprit du livre, elle a choisi une voie inattendue : passer du temps avec Annie Ernaux elle-même.
"Je voulais apprendre l’entre-les-lignes. Voir le monde à travers ses yeux." Des rencontres, des conversations, une immersion progressive dans l’univers intérieur de l’écrivaine. Ce que Godrèche y a découvert l’a frappée : "Quand vous parlez avec Annie, tout n’est qu’émotion. Aujourd’hui encore, à 80 ans, quand elle évoque cette histoire, c’est avec une émotion qui la surprend elle-même." La fameuse "écriture plate" n’est pas une absence de sentiment — c’est un sentiment contenu, prêt à déborder.
Qui va interpréter Annie jeune ?
Mais le moment le plus fort de cette aventure reste peut-être le plus discret. Pour le rôle de la jeune Annie Ernaux, Judith Godrèche a pensé très tôt à sa propre fille, Tess. Un choix qui ne s’est pas imposé sans résistance intérieure : "Népotisme, privilège entre soi — toutes ces questions venaient." Et puis il y avait l’enjeu féministe, central dans sa démarche : comment filmer la violence ? Comment garantir un plateau sécurisé ?
Être actrice, c’est un travail. Et c’était important que le premier grand rôle de ma fille se fasse dans un cadre extrêmement sécurisé.
Mais avant tout, il fallait l’aval d’Annie Ernaux. Godrèche s’est donc rendue à Cergy, ordinateur sous le bras, pour lui faire visionner tous les essais des actrices candidates. Y compris celui de Tess. Sans dire que c’était sa fille. "Je ne voulais pas qu’elle n’ose pas donner son avis. Je voulais qu’elle puisse, une fois encore, donner ou non son consentement." Le mot revient, comme un fil rouge tendu sur tout le film. Annie Ernaux a validé.
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