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Monday, September 21, 2026

Trois points de rupture

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Quand une époque se meurt, le sait-on sur le coup ? Je suis sûr que non. C’est facile, après, en regardant dans le rétroviseur, de dire qu’une année fut un point de bascule.

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Je sais, je sais, la seule certitude dans la vie, c’est l’incertitude. Le monde change sans cesse, évolue, se transforme. Il y a toujours des perturbations. Le changement, c’est la norme.

Je ne suis pas historien. Je suis juste un gars qui s’informe beaucoup trop dans la vie et qui regarde ce monde de 2026 changer à la vitesse grand V. Je constate des choses qui ne tiennent pas tant du changement que de la rupture. Je consomme l’actualité, mais j’ai l’impression d’assister à l’Histoire qui s’écrit sous nos yeux.

Je vois trois sphères de rupture, toutes liées : les relations entre États, la technologie et notre imaginaire de citoyens.

Un, la grande game internationale…

Les États-Unis ont renoncé à leur rôle dans le monde, sous Trump. Désengagement militaire en Europe, rapprochement avec la Russie, destruction d’alliances et de traités avec les pays de ce qu’on appelait le « monde libre », hyperprotectionnisme : ce pays est désormais méconnaissable, il flirte avec l’autoritarisme, dirigé par un désaxé qui cire les bottes des dictateurs en vomissant sur les amis démocratiques d’hier.

The Atlantic le décrétait il y a quelques jours1 : ce renfermement sur soi scelle la fin de l’« ère américaine » amorcée après la Seconde Guerre mondiale. D’où cette perspective surréaliste, encore indéfinie : le Canada pourrait devenir « membre associé » de l’Union européenne.

Toujours à l’international, il y a trop de foyers d’incendie…

La Russie fesse sur l’Ukraine, tente de déstabiliser les démocraties par la désinformation, teste les réactions de l’OTAN, téléguide les partis d’extrême droite européens et commet des actes de sabotage en Allemagne, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni et en Pologne… avec un œil sur les pays baltes. Le PM polonais a sonné l’alarme ces derniers jours, de même que le président Macron.

Sur fond de massacres à Gaza, le Moyen-Orient est en feu : l’Iran qui devait capituler rapidement paralyse les routes du pétrole et bombarde des raffineries dans le golfe Persique, ce qui fait exploser le prix du carburant partout dans le monde, ce qui fait exploser les coûts de tout…

L’Iran montre que le roi américain est nu.

Parlant des États-Unis (encore), ils sont endettés de 40 000 milliards de dollars.

Est-ce que ça peut durer ?

Pas sûr.

Et il y a l’ombre de la plus grande dictature du monde : la Chine.

Deuxième sphère de rupture, la technologie…

J’ai émis des doutes sur le modèle d’affaires des géants de l’IA, je les ai encore. Mais l’IA, en elle-même, est perturbatrice. Et potentiellement destructrice, en ce sens qu’elle pourrait détruire, selon les apprentis sorciers qui la développent, une partie ou la totalité de l’humanité… à la Terminator.

La science-fiction rejoint le domaine du possible : fabrication de virus mortels, arrêt de pans entiers de systèmes hydroélectriques, effacement de données bancaires. Le chaos invisible, grâce à des agents IA devenus ratoureux ou alors programmés par Dieu sait qui.

Le tout, sans garde-fou étatique. On réglemente les médicaments, les voitures et le transport aérien, mais pour l’IA, tout va bien, madame Thatcher : l’État se désengage de l’IA aux États-Unis et il n’y aura pas de réglementation, pour cause de concurrence avec la Chine (voir la première sphère de rupture).

Toujours sur le plan de la techno, il y a les drones. L’Ukraine a montré comment les drones tueurs peuvent paralyser une armée plus forte (l’armée russe) et niveler le champ de bataille. Formidable pour les Ukrainiens…

Mais je vois régulièrement passer des vidéos des dernières secondes de la vie de soldats russes poursuivis par des drones ukrainiens qui s’apprêtent à les tuer. Ces images épouvantables sont un monument à la résistance d’une Ukraine agressée, bien sûr…

En filigrane de ces vidéos, on aperçoit le prélude d’un nouveau monde effrayant vers lequel on bascule, celui où les drones pourront tuer facilement et furtivement n’importe qui, être guidés par n’importe qui, dans un contexte qui n’aura rien à voir avec un champ de bataille.

Qu’est-ce qui, après-demain, empêchera le crime organisé de traquer ses cibles du haut des airs et de les tuer avec des drones ?

Idem pour des groupes terroristes.

Sans parler de la violence qui n’a rien d’organisé, je parle de la violence de tous les jours. Féminicides, chicanes de clôture, etc. : la technologie qui permet de tuer, de loin, de façon furtive et sans trop de traces, elle est aujourd’hui dans les mains des États. Demain, dans celles des individus.

Puis, troisième sphère de rupture : nous-mêmes. Je parle de nos nouvelles tolérances à des choses hier impensables.

Les réseaux sociaux ont libéré une parole maléfique. J’entends et je lis des horreurs qui, il n’y a pas si longtemps, vous auraient interdit l’accès à une certaine sphère publique, vous aurait dépouillé d’une certaine respectabilité…

Je lis des horreurs sur les femmes, sur les Juifs, sur les musulmans, sur les pauvres, sur les immigrants, sur les trans, sur les féministes, bref, sur quiconque est considéré comme une menace existentielle à sa tribu (numérique, ethnique ou socioéconomique).

Le plus déstabilisant ? Ces gens ne se cachent plus pour menacer autrui, pour cracher de la haine et pour dire des choses qui les auraient poussés au ban de la société, il y a à peine dix ans.

Sur les réseaux sociaux, malheureusement, c’est ce qui pogne : la rage. Et la rage engendre la rage, finement algorithmée et destinée à pousser les citoyens à se bouffer entre eux…

Cette rage a été harnachée par des ingénieurs du chaos qui veulent faire basculer le monde d’avant et qui ne s’en cachent pas, qui rêvent d’un monde où le plus fort l’emporte, Might makes right. Ils s’appellent Musk, Poutine, Trump, Vance, Bannon, Thiel, Yarvin…

Justement, citons Les ingénieurs du chaos, pour conclure, à propos de ces algorithmes qui nous repoussent, chacun de nous, loin des autres : « Le problème est qu’un système caractérisé par un mouvement centrifuge est, forcément, de plus en plus instable. Cela vaut pour les gaz naturels comme pour les collectifs humains. Jusqu’à quand sera-t-il possible de gouverner des sociétés traversées par des poussées centrifuges toujours plus puissantes ? »

Le monde d’avant, qui disparaît, n’était pas parfait.

Mais j’ai peur que celui dans lequel nous sommes en train de basculer soit encore plus imparfait.

1. Lisez l’article « The American Age Is Over » de The Atlantic (en anglais)

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