Rendez-vous à Phnom Penh
Quitte à faire un détour par Québec, Mark Carney aurait dû faire un effort pour rencontrer Paul St-Pierre Plamondon avant le 20e Sommet de la Francophonie, qui se tiendra au Cambodge du 14 au 17 novembre. On n’est jamais trop prudent. Ces rendez-vous ont souvent donné lieu à de sérieux accrochages entre Québec et Ottawa.
Contrairement à ce qui s’est produit au récent Sommet Canada-Union européenne, la participation du Québec ne fait l’objet d’aucun débat. Il jouit d’un statut de « gouvernement participant » dans les instances de la Francophonie, de sorte que Paul St-Pierre Plamondon pourra s’exprimer comme il l’entend à Phnom Penh.
Rien n’indique qu’on assistera à une autre passe d’armes, mais on a vu la semaine dernière qu’il suffit parfois d’une étincelle. Laisser entendre que le Québec pourrait maintenant tenter de négocier un arrangement tarifaire directement avec les États-Unis a dû faire sourciller à Ottawa, même si cela paraît impossible dans le cadre constitutionnel actuel.
Il aura fallu des années de discussions avant qu’un premier sommet puisse être tenu, en 1986, précisément parce qu’il semblait impossible de trouver une formule acceptable aussi bien à Ottawa qu’à Québec. Aucun terrain d’entente n’avait pu être trouvé entre René Lévesque et Pierre Elliott Trudeau. Il aura fallu l’arrivée de Brian Mulroney et de Robert Bourassa pour arriver à un compromis, le tout grâce aux bons offices de Lucien Bouchard, alors ambassadeur du Canada à Paris.
Cela n’a pas empêché la résurgence périodique de tensions entre les premiers ministres canadien et québécois même quand ils étaient aussi fédéralistes l’un que l’autre, plaçant parfois les autres participants, désireux de maintenir de bonnes relations avec les deux camps, dans une position quelque peu inconfortable.
À Paris, en 1986, Robert Bourassa a fait un pied de nez à Brian Mulroney en proposant une sorte de plan Marshall pour les pays du Sud. L’autre a été un peu agacé de le voir intervenir dans un domaine qu’Ottawa considérait comme sa chasse gardée, mais il n’en a pas fait un drame.
À Québec, en septembre 1987, trois mois après l’accord du lac Meech, les deux hommes étaient en pleine bromance, qui s’est poursuivie lors des deux rendez-vous suivants, à Dakar (1989) et de nouveau à Paris (1991). Il est dommage que Jacques Parizeau ne soit pas demeuré en fonction assez longtemps pour participer à un sommet, il ne serait certainement pas passé inaperçu.
Quand la Francophonie s’est réunie à Hanoï en 1997, soit deux ans après le référendum, les relations étaient nettement moins bonnes entre Lucien Bouchard et Jean Chrétien. M. Bouchard a néanmoins eu la courtoisie de transmettre à son homologue canadien une copie du discours qu’il allait prononcer sur les droits de la personne.
L’accrochage est plutôt survenu avec le président français, Jacques Chirac, qui s’opposait catégoriquement à l’imposition de sanctions contre les États fautifs, à l’exemple du Commonwealth. Plusieurs étaient d’anciennes colonies dirigées par des dictateurs amis de la France.
La bisbille entre Québec et Ottawa a éclaté deux ans plus tard, à Moncton, au Nouveau-Brunswick. Dès le départ, le Québec a vu dans le choix de cette ville une manœuvre fédérale visant à diluer son propre statut au sein de la Francophonie. À la toute veille du sommet, une fuite dans Le Devoir avait révélé l’existence d’un « guide du diplomate canadien » qui décrivait la conduite à adopter face à l’argumentaire souverainiste ; on y conseillait notamment « de secouer la tête et de rire » avec condescendance. M. Bouchard n’a pas apprécié.
En 2008, à Paris, Jean Charest et Stephen Harper ont eu un désaccord de fond à propos du projet d’un autre président français, Nicolas Sarkozy, qui, en réaction à la crise financière provoquée par les subprimes, voulait « refonder » et « moraliser » le capitalisme — rien de moins — en renforçant le Fonds monétaire international et en instaurant une supervision mondiale des marchés. M. Charest appuyait sans réserve la proposition française, tandis que M. Harper s’y opposait aussi catégoriquement que le président américain, George W. Bush.
De la même façon que M. St-Pierre Plamondon aura une première rencontre officielle avec M. Carney à Phnom Penh, c’est à Kinshasa, en République démocratique du Congo, en octobre 2012, que Pauline Marois avait eu un premier contact avec Stephen Harper, à peine un mois après être devenue première ministre.
À la surprise de plusieurs, Mme Marois avait qualifié leur entretien de « très positif, très cordial, presque chaleureux », expliquant ne pas avoir voulu provoquer d’éventuels désaccords. M. Harper s’était également dit très satisfait de leur tête-à-tête.
Tout le monde comprenait bien qu’il ne fallait pas conclure à une paix définitive. « Évidemment, Mme Marois et son gouvernement ont une préoccupation avec la gouvernance souverainiste, comme elle l’appelle, et j’ai une préoccupation avec l’unité canadienne », avait souligné M. Harper, ajoutant toutefois : « Si les gouvernements ont des positions différentes, nous avons l’intention de respecter les champs de compétence. »
Que dira le nouveau premier ministre à Phnom Penh ? Il pourrait prendre exemple sur sa prédécesseure péquiste et suspendre les hostilités pendant quelques jours. À moins qu’il ne veuille profiter du sommet pour informer les participants de son projet d’indépendance ? Il n’a pas à se lancer pour autant dans une attaque en règle contre Ottawa qui mettrait tout le monde mal à l’aise. Cela pourrait être présenté de façon positive. Tiens, il pourrait même surprendre en ayant un bon mot pour le Canada !
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