«Être prêtre et gai»: la trajectoire discrète des prêtres catholiques homosexuels au Québec
Aucun ouvrage ni aucune enquête n’avaient jusqu’ici été produits sur l’existence et le parcours des prêtres homosexuels au Québec. Dans l’ombre de la Révolution tranquille et des mouvements de libération gaie qui marquèrent les décennies 1960 et 1970, leurs expériences offrent pourtant une perspective singulière pour revisiter l’histoire de la religion catholique et la place des minorités sexuelles au Québec.
Établi au Québec depuis près de dix ans, le sociologue français Loïc Bizeul apporte cet éclairage avec Être prêtre et gai. Sociologie des parcours de prêtres catholiques homosexuels au Québec, adapté de sa thèse de doctorat réalisée à l’Université de Sherbrooke. Dans cette enquête sociologique qualitative, l’auteur va à la rencontre de près d’une vingtaine de prêtres, d’anciens prêtres et de séminaristes catholiques homosexuels qui se confient sur le parcours tumultueux pour concilier leur orientation sexuelle et leurs aspirations religieuses.
Le chercheur indique avoir évidemment été interpellé par cette « dichotomie apparente » au centre de la vie de ces hommes, et plus largement par le « tabou vis-à-vis du religieux » qui existe au sein des communautés LGBTQ+. « Ça demande quand même énormément de courage [de la part des prêtres], et puis un certain degré de mise à distance des normes », fait-il valoir.
Il admet qu’il lui a fallu construire une forte relation de confiance pour convaincre les prêtres et les séminaristes rencontrés de se confier sur leur orientation sexuelle, toujours condamnée par l’Église catholique, et que certaines figures du Vatican associent à la pédophilie et aux agressions sexuelles commis au sein du clergé. Plusieurs intervenants craignaient de nuire à leur réputation ou de porter préjudice à l’institution.
« Beaucoup m’ont dit que, si je n’avais pas été un chercheur gai, que si j’avais été hétéro, leur prise de parole n’aurait pas été possible », confie Loïc Bizeul, expliquant que la divulgation de sa propre orientation sexuelle a convaincu plusieurs intervenants qu’ils seraient écoutés avec attention et empathie.
Le refuge et la vocation
Si Loïc Bizeul note que certains hommes ont choisi la voie de la prêtrise indépendamment de leur orientation sexuelle, il constate que plusieurs autres ont plutôt vu dans la fonction de prêtre et le sacerdoce une solution de rechange aux normes hétéronormatives de leur époque. C’est le cas de certains qui sont entrés au séminaire dans les années 1960, quand l’homosexualité, seulement décriminalisée en 1969 par Ottawa, demeurait taboue et policée. « La prêtrise, c’est venu comme une manière de faire de [ma] différence, aux yeux de tous, quelque chose de bien vu », confie l’abbé Lionel, l’un des intervenants.
« Le sacerdoce a pu être perçu comme une échappatoire pour des hommes socialisés dans la foi catholique, mais qui ne se sentaient pas capables de mener une vie conjugale hétérosexuelle stable ou qui cherchaient consciemment à échapper aux attentes associées au mariage », fait observer Loïc Bizeul dans l’ouvrage.
Au fil des entretiens, les hommes rencontrés par le sociologue racontent les stratégies déployées pour dissimuler leur homosexualité auprès de leur entourage ou de leurs pairs, qu’il s’agisse de vivre leurs désirs dans la clandestinité ou de surveiller leurs propos, leur gestuelle, la perception de leur masculinité. Ces trajectoires, à divers degrés, ont été marquées par la détresse, la honte, l’homophobie intériorisée ou des épisodes d’idéation suicidaire. Pour autant, certains affirment que leur homosexualité a fait d’eux de « meilleurs prêtres », plus empathiques à la souffrance et aux différences de leurs paroissiens.
L’émergence de lieux de socialisation gaie à partir des années 1960, clandestins puis publics, permet néanmoins à plusieurs hommes d’explorer leur sexualité, surtout dans les bars, les saunas et les cinémas de Montréal. Un renversement du secret s’opère : s’ils dissimulent leur orientation sexuelle au sein de l’Église, plusieurs disent avoir caché dans ces espaces queers leur identité de prêtre, autant pour protéger leur identité que pour éviter le jugement d’autres hommes gais.
Certains vont même jusqu’à regretter l’époque de la clandestinité pour cette raison, indique Loïc Bizeul, bien que des intervenants disent avoir retrouvé une forme d’anonymat sur des applications de rencontre, comme Grindr.
Il est par ailleurs intéressant de noter que la Révolution tranquille a fait ressentir chez certains prêtres un difficile décalage entre leur expérience et celle de la société québécoise. La laïcisation de l’État s’est traduite par la perte de l’importance sociale de la figure du prêtre, tandis que la lutte pour les droits des minorités sexuelles, qui prend de l’ampleur dès la fin des années 1960 en Amérique du Nord, a favorisé une plus grande visibilité des communautés LGBTQ+, dont les prêtres homosexuels ne pouvaient se revendiquer. « Certains se sentaient un peu exclus […], parce qu’ils étaient complètement en dehors du jeu de revendications », explique Loïc Bizeul.
Discrétion et contestation
Du nombre des hommes interviewés, une faible proportion s’est risquée à adopter une posture plus revendicatrice au sujet de la place de l’homosexualité au sein de l’Église, non sans sanctions de la part des autorités ecclésiastiques. Certains ont d’ailleurs renoncé à l’ordination ou quitté en cours de route le sacerdoce pour vivre en adéquation avec leur identité ou s’engager dans une relation conjugale.
La création de l’Association gaie anonyme pour prêtres exclusivement, en 1993, a permis aux prêtres homosexuels du Québec d’échanger et de se soutenir dans un espace confidentiel, rappelle Loïc Bizeul. Les revendications politiques de certains membres, notamment sur la question du mariage gai, ont toutefois généré des tensions qui ont fragilisé l’association après quelques années.
Ce faible degré de militantisme contraste avec celui de l’association française David et Jonathan ou de DignityUSA, qui militent en faveur d’une meilleure inclusion des personnes homosexuelles au sein de la religion catholique. Le sociologue avance que l’absence d’influence de l’Église dans le débat public québécois, y compris sur les questions LGBTQ+, pourrait expliquer en partie la faible politisation des prêtres rencontrés.
« On les a socialisés depuis le début de leur carrière à ne pas faire scandale, rappelle-t-il, en outre. C’est ce qu’on attend d’eux, finalement : de vivre [leur identité] dans la discrétion. »
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