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Tuesday, October 20, 2026

3 questions au sociologue Romain Huët : "Les pratiques de groupes socialisés à la violence et politiquement organisés n’ont pas été utilisées" lors des manifestations en France

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"Chaos", "colère", "violence"… Les titres de la presse nationale en France ne laissent pas de place au doute ce lundi matin. Au lendemain de la grande mobilisation, qui a rassemblé 550.000 personnes, selon le ministre de l’Intérieur français Laurent Nuñez, et 800.000, selon les organisateurs, dans les rues à travers l’Hexagone, ainsi que des multiples incidents qui se sont déroulés dimanche, les interrogations sont nombreuses : pourquoi tant de dégâts et de pillages ? Qui est derrière ces troubles ? Sont-ils organisés ?

Le ministre de la Justice Gérald Darmanin a annoncé 2513 gardes à vue, beaucoup toujours en cours, et 67 personnes incarcérées depuis les violences qui ont émaillé les manifestations ce week-end.

Lors de son adresse télévisée dimanche soir, le président français Emmanuel Macron a certes affirmé qu’il ne fallait pas "confondre" les manifestants aux "revendications légitimes" avec "ceux qui ont détruit, cassé, pillé"; il a cependant pointé du doigt "des factieux issus de groupuscules d’ultragauche, rejoints par de nombreux délinquants", qui "se sont livrés à une violence débridée dans nos villes".

Le Premier ministre français Sébastien Lecornu a annoncé avoir demandé aux préfets la mise en place de couvre-feux "localisés" dès ce lundi soir, pour protéger les commerces après les pillages et les violences constatés dans plusieurs villes le week-end dernier, alors qu’un nouvel appel à mobilisation circule déjà pour la journée du samedi 24 octobre prochain.

Romain Huët est sociologue, ethnographe, et maître de conférences en sciences de la communication à l’Université Rennes 2, et ethnographe sur les violences depuis 2011. Les mobilisations de samedi représentaient "un temps fort, qui était un grand temps d’agrégation des colères". Spécialiste des situations d’émeutes, de climats insurrectionnels et de guerres, Romain Huët ne croit pas que les violences aient été instrumentalisées par des groupes extérieurs. Ces violences exutoires ont "quelque chose de l’ordre d’une culture de la communication avec le pouvoir", affirme-t-il.

Comment expliquez-vous l’émergence de ce mouvement de contestation qui dure dans le temps, et qui s’élargit dans les rues ?

Romain Huët : "Il faut se rappeler le mouvement des Gilets jaunes. Depuis, globalement, la situation sociale reste absolument identique. Début septembre, cet appel du 17 octobre commençait à se diffuser. Et il y a eu la jeunesse qui s’est un peu réapproprié cet appel-là qui voulait agréger des colères dont tout le monde sait bien qu’elles sont assez présentes un peu partout. Là où ça a pris une forme émeutière, c’est exclusivement samedi ; sinon, on est quand même dans des revendications, une mobilisation sociale assez classique, qui est de faire reconnaître le problème de la vie chère, de ce que j’appelle 'une vie inexpressive', c’est-à-dire une vie qui est empêchée dans ses potentialités, qui fait l’expérience d’un devenir un peu verrouillé. Il y a donc quelque chose qui s’accumule et qui ne trouve pas d’issue. Quand on voit une journée comme le 17 octobre, on voit bien ce qui se passe quand des énergies sont bloquées à ce point, quand elles se débloquent et quand elles se déversent : elles prennent des formes assez spectaculaires. Quelle réponse a apporté le pouvoir vis-à-vis des demandes des lycéens ? C’était ce qui se passe depuis longtemps dans la gestion des mouvements sociaux ; l''attente que les choses s’essoufflent, se calment, que tout le monde rentre un peu à la maison. Parfois, on peut le faire avec la matraque, on peut le faire avec l’intimidation, sauf que là, l’intimidation a pour résultat le contraire : hérisser encore davantage et laisser penser que l’énonciation des plaintes est bloquée, que quelque chose n’est plus possible et que pour se faire entendre par le pouvoir, il faut toujours faire preuve d’une inventivité un peu plus forte."

Comment comprendre l’apparition d’actes de violence et de pillages dans ce cadre-là ?

Romain Huët : "Ce qui est d’abord intéressant dans les premières mobilisations sociales, et qu’on l’a vu encore le 17 octobre, c’est l’usage de l’humour. Des costumes, des gens déguisés, des batailles d’aura devant les forces de l’ordre ou devant leur proviseur de lycée… On a compris la situation conflictuelle dans laquelle on se trouve, c’est-à-dire un moment quand même où je trouve que les pancartes, par exemple, des manifestants sont d’une utilité extraordinaire. Mais, quand on a des scènes de violence comme celle-ci, très légitimement, ça produit un choc moral pour toute la société. Et donc, on se demande, mais comment cela est possible ? Et ça, il nous faudra un peu de temps quand même pour essayer de dire quelque chose d’intelligent si on ne veut pas faire de la sociologie de comptoir. Ce qui est certain, c’est que le mouvement lycéen, depuis le début, n’a pas manifesté des violences. Mais samedi, c’était un temps fort, qui était un grand temps d’agrégation des colères, dans lequel, en fait, beaucoup se sont réunis. Et puis les choses débordent, parce qu’il y avait quand même quelque chose de l’ordre d’une événementialisation un peu chaotique. 'Le 17, on fait la révolution', et 'on fait la guerre'. Mais c’est un vocabulaire qu’il ne faut pas prendre au sérieux, car ce terme-là montre surtout qu’en fait, la situation est un peu irréaliste, parce qu’on se retrouve plongé dans un chaos urbain qu’on ne connaît pas habituellement. Et puis, qu’il y a aussi la connaissance très claire de la conflictualité politique avec le pouvoir qui, aujourd’hui, est très, très forte. A la fois, il y a ce double mélange de l’humour, de l’absurde et de l’autre, de dire qu’il faut se préparer, que ça va être dur dans la rue.

Après, il y a des faits qui sont complètement très précis, c’est-à-dire comment dans la rue, les choses peuvent dégénérer sur des raisons très interactionnelles. À Paris, on avait une masse de personnes qui ne pouvaient pas rentrer sur Place de la République, qui étaient repoussées aux alentours sans présence policière. Et d’un coup, après, ça commence à dégénérer par des pillages, etc. Comme s’il y avait quelque chose de l’ordre d’une libération de frustration et d’énergie qui ne faisait l’objet d’aucune régulation. Il y a eu 800.000 personnes en France qui venaient pour faire une marche tout à fait classique, sans l’intention de participer à des pillages, et en même temps, en fait, quelque chose de l’ordre d’une énergie qui s’est un peu déversée et qui a pris des formes un peu exubérantes. Et ça, ça questionne évidemment le pouvoir d’achat. J’ai vu une dame avec un caddie entrer dans un Franprix (Nom d’un supermarché français, ndlr), des choses très concrètes qui montraient les difficultés matérielles dans lesquelles se trouvent beaucoup de familles. Pour d’autres, il fallait juste aller choper l’iPhone et la tablette ou la paire de Nike ou le vêtement. L’IPhone, c’est ce truc que je ne peux pas me payer. C’est aussi le truc que je ne peux pas avoir. C’était juste le moment où c’est autorisé. Il y avait quelque chose de l’or du retournement du monde."

Vous avez travaillé sur les processus à l’œuvre dans les émeutes et les violences de rue. Pensez-vous que des groupes organisés de casseurs, ou les organisations politiques appelées ultragauche soient responsables des violences et des pillages ?

Romain Huët : "Non, ça n’a pas du tout été l’œuvre, en fait, de groupes qui sont socialisés à la violence, qui sont déjà organisés, et qui auraient des stratégies. Ça peut exister, ça a pu arriver effectivement dans le passé. Là, ce n’est vraiment pas le cas.

Pour beaucoup d’ailleurs, les personnes qui étaient dans la rue, c’étaient des primo manifestants. Vous aviez des gens qui avaient 15-16 ans.

On n’a pas vu une seule banderole renforcée, ces banderoles classiques que l’on retrouve dans les milieux organisés, pour aller au contact de la police. Vous avez eu très peu, à ma connaissance, d’armes de type cocktail molotov etc. Ce sont tout de même des signes. Les pratiques habituelles que l’on peut avoir dans les milieux organisés n’ont pas été du tout utilisées samedi. En tout cas, pour l’instant, il n’y a clairement pas d’indication d’influence. Ici, je parle de Paris. Mais vous voyez, il y a quand même eu Limoges, et on ne peut pas dire que les milieux organisés y sont très présents. Marseille aussi, c’est une ville où il y a très, très peu de présence des milieux socialisés aux pratiques violentes dans les rues. Donc, moi, je crois que non. Je pense que c’est une façon qu’a le pouvoir de nommer les coupables, et de chercher toujours à séparer le bon grain de l’ivraie. Mais j’ai l’impression qu’il n’y a pas beaucoup d’ivraies.

Le débat, surtout, doit se polariser, il doit se travailler sur les raisons sociales. Il conduit tout simplement à être dans des quêtes de débordement, à être dans des expressions aussi désordonnées et aussi chaotiques de la colère. Mais si on est simplement en train de chercher le coupable, on fait le travail du juge. Ça, le juge, il le fera.

En tant que chercheur, la question qui m’est posée, elle porte sur les raisons sociales de tout ça. Et donc, qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, les expressions populaires des plaintes prennent des formes complètement extravagantes, exubérantes, comme elles ont pris cette année.

Je crois que ça nous interpelle en tant que société. Il me semble que ce mouvement social est historique. Il y a quelque chose qui ne sera plus comme hier. Et dans ce mouvement historique, y compris dans la difficulté évidemment que cela représente, la question est 'comment en fait on peut se penser'. Il va bien falloir qu’on réfléchisse nos procédures démocratiques, il va bien falloir qu’on réfléchisse l’école, le lycée, etc. On est dans des mouvements de fond."

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