Stephen Kovacevich, la disparition d’un géant discret
Le pianiste américain Stephen Kovacevich est décédé mardi à l’âge de 86 ans. Cet artiste né en Californie laisse un legs discographique considérable et nombre d’enregistrements qui nourriront durablement les mélomanes.
Dans le monde de la musique, lorsqu’on évoque Beethoven, Brahms ou Schubert, certains interprètes s’imposent d’emblée. Nul ne songerait à contester Alfred Brendel, Maurizio Pollini, Claudio Arrau, voire András Schiff. Curieusement, Stephen Kovacevich est rarement cité à leurs côtés.
Le fait est paradoxal, car il existe un exercice particulièrement révélateur : l’écoute à l’aveugle. Que l’on choisisse le 4ᵉ Concerto de Beethoven, sa Sonate op. 111, les Variations Diabelli, ou l’une des ultimes sonates de Schubert, et que l’on compare les versions enregistrées sans savoir qui est au clavier, le plus convaincant, au bout du compte, est très souvent Stephen Kovacevich.
Mieux valait toutefois éviter de lui avouer s’être livré à ce petit jeu. Perfectionniste et éternel insatisfait, Kovacevich trouvait toujours, à l’instar du Tchèque Ivan Moravec, à redire à ses propres prestations.
Patronymes
Beethoven jalonne le parcours du musicien dès ses débuts, sous le nom de Stephen Bishop chez His Master’s Voice, avec deux disques en solo (Sonate nᵒˢ 8 couplée à Chopin et Schubert, Sonates nos 28 et 30) et deux Sonates pour violoncelle et piano avec Jacqueline du Pré entre 1963 et 1966. Il émergeait alors du sérail londonien, où il était venu se former auprès de Dame Myra Hess (1890-1965), dont le tropisme artistique avait guidé le jeune protégé vers les classiques viennois.
L’artiste passe ensuite chez Philips, dont il devient l’un des pianistes phares en dépit de la concurrence d’Arrau et de Brendel au même catalogue. Il y grave notamment les concertos de Beethoven, Brahms et quelques Mozart — le cycle beethovénien demeurant une référence absolue. On gagnerait aussi à réécouter son Concerto de Grieg ou le 3ᵉ de Bartók, pour mesurer combien ses réussites majeures dépassent le seul cadre viennois.
Le patronyme Bishop-Kovacevich — ce dernier nom étant hérité de son père croate — apparaît au milieu des années 1970. Le pianiste partage alors la vie de Martha Argerich, précédemment mariée à Charles Dutoit (1969-1973). De leur union naîtra, en 1975, Stéphanie Argerich. De cette époque date également une série d’enregistrements pour deux pianos passés à la postérité, au premier rang desquels figure la Sonate pour deux pianos et percussion de Bartók.
Au début des années 1990, le pianiste qui se nomme désormais Stephen Kovacevich quitte Philips pour EMI, qui lui offre d’enregistrer l’intégrale des Sonates de Beethoven (Schubert s’ensuivra), alors que Philips s’engage dans un second cycle avec Alfred Brendel. La fin de sa trajectoire aura été assombrie par les séquelles d’un accident vasculaire cérébral subi en 2023, mais affronté avec une remarquable vaillance.
En évoquant l’apparition de Stephen Kovacevich sur la scène londonienne dans les années soixante, le critique Bryce Morrison parlait d’un artiste « évoluant sur un fil entre abandon et contrôle, qui créait une aura véritablement unique, interdisant à son public tout moment de relâchement ou de répit ». Cette alliance entre pianisme enflammé et rigueur intellectuelle, sa magie de l’usage de la palette dynamique et son dosage si étudié de la résonance ont été des atouts précieux parmi les grands beethoveniens.
De la dualité naît l’art de Stephen Kovacevich. Doute lancinant et immense intégrité : voilà sans doute les traits qui resteront indissociables de cet artiste dont l’œuvre s’avère bien plus éclatante que la gloire médiatique qu’on lui a concédée.
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