"C'est presque impossible à regarder" : Martin Scorsese reconnait le "génie" de ce film sorti il y a 111 ans, mais qui reste toujours problématique

Martin Scorsese s'est plusieurs fois exprimé à propos de "Naissance d'une nation" de D.W. Griffith. S'il reconnaît le cinéaste Griffith comme l'un des grands "illusionnistes" du cinéma, il estime aussi "qu'il est allé trop loin"...
Par Olivier Pallaruelo
Lillian Gish, actrice fétiche de D.W. Griffith, l’appelait "le Père du cinéma". Son ami et associé avec qui il fonda la mythique United Artists en 1919, Charles Chaplin, voyait en lui "le maître de nous tous". Inventeur du cinéma moderne et des premières superproductions américaines, de techniques expérimentales révolutionnaires comme le montage parallèle, réalisateur prolifique ayant plus de 450 films courts et longs à son actif, D.W. Griffith compris sans doute mieux que quiconque à l’époque du cinéma muet le potentiel du cinéma comme medium d’expression.
Un tour de force visuel
En 1915, il signe Naissance d'une nation, considéré à juste titre comme son chef-d’œuvre. Ayant pour toile de fond le destin tragique de deux familles plongées dans la tourmente de la Guerre de Sécession et les années qui suivent, le film est la première superproduction de l’histoire du cinéma américain, tourné sur neuf semaines.
C’est aussi un authentique tour de force visuel, où D.W. multiplie les montages parallèles, très gros plan, angles de caméra complexes, qui nourrissent la richesse narrative du film. Le succès est colossal, mais à double tranchants. S’il rapporte l’équivalent de 10 millions de $, une somme astronomique pour l’époque, le film est aussi taxé de racisme.
Tout en faisant jouer le rôle des Noirs par des acteurs blancs, une pratique courante à l’époque, Il présente aussi sous un jour très favorable le Ku Klux Klan, véritable "sauveur" des Etats du Sud contre l’invasion venue du Nord menée par les Noirs. Facteur aggravant : le film est même à l’origine de la résurrection de l’organisation, qui était jusque-là moribonde. La polémique est telle que l’oeuvre est même interdite dans certaines villes aux Etats-Unis.
David W. Griffith Corp.
"Il est allé trop loin"
Martin Scorsese, dont la cinéphilie est légendaire, s'est plusieurs fois exprimé à propos de ce film, notamment dans son documentaire A Personal Journey with Martin Scorsese Through American Movies (1995), où il analyse Griffith comme l'un des grands "illusionnistes" du cinéma — c'est-à-dire un réalisateur qui a inventé une grande partie du langage narratif et du montage moderne.
"Dans Naissance d'une nation, il est allé trop loin, au regard de ses convictions personnelles sur la question raciale. C'étaient ses convictions personnelles, et il a choisi un ouvrage, The Clansman, qui allait dans ce sens, et qui déformait la réalité. Mais il y croyait vraiment. Je ne dis pas que c’est une bonne chose. Je dis simplement qu’il en était vraiment convaincu. Et ça vous déchire le cœur quand on regarde ce film. C’est presque impossible à regarder à cause de ça. Et je trouve ça pertinent que ce soit le premier long métrage américain".
La position de Scorsese, largement partagée par les historiens du cinéma, tient en deux volets qui coexistent sans se neutraliser. Sur le plan technique et historique, il reconnaît que le film est une œuvre fondatrice, un jalon essentiel dans l'évolution du langage cinématographique, qui a influencé des générations de cinéastes après lui. Sur le plan du contenu, il ne minimise pas le caractère profondément raciste du film, sa glorification du Ku Klux Klan et sa représentation dégradante des personnes noires — un aspect qu'il considère comme indéfendable.
Au-delà des questions légitimes et très problématiques qu'il soulève, Naissance d'une nation est vraiment une oeuvre à voir au moins une fois dans sa vie, ne serait-ce que pour sa valeur historique. Le film est disponible en DVD, ainsi qu'en VOD.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.