Usines à chiots 2.0 ou l’art d’exploiter les chiens et les humains

Des éleveurs de chiens échappent aux autorités en dispersant leurs femelles reproductrices dans des familles d'accueil. Ce modèle d'affaires crée de véritables usines à chiots déguisées, où l'humain et l'animal sont exploités.
Moi, dans ma tête, on faisait partie de l'élevage, confie Caroline Moffet. Puis là, je réalise que je fais partie du problème. Je participe aux usines à chiens 2.0.
En mars 2024, cette mère de famille tombe sur une annonce qui attire son attention sur Internet. Un éleveur est à la recherche d’une famille d’accueil pour ses futures mamans
.
L’annonce met en vedette une goldendoodle âgée de quelques mois. Caroline Moffet y voit là une solution intéressante pour sa famille, car sa fille et son conjoint sont allergiques aux chiens. Les goldendoodles sont réputés moins allergènes, mais il y a une part de risque.
Et pour moi, c'était comme : "Ah, peut-être que ça pourrait être une bonne idée d'avoir un chien comme ça. Comme ça, s’ils sont allergiques, bien, il est à l'éleveur."
, soutient-elle.
L'éleveur offre aux familles de recevoir un chiot gratuitement : une femelle destinée à la reproduction. Les familles s’engagent à remettre la femelle à l'éleveur lorsqu'elle est en chaleur. À sa retraite, après cinq portées, soit vers l’âge de 6 ans, la chienne appartiendra à la famille.
Caroline contacte l’éleveur, Derek Gibbs, et rapidement elle se sent en confiance.
Le lendemain, il remet le chiot à la famille, qui signe le contrat sur-le-champ et s’engage ainsi à prendre soin de l’animal et à payer toutes les dépenses liées à ce nouveau membre de leur famille.
Je paye la nourriture, je paye les frais médicaux, tout, décrit Caroline Moffet. C'est comme si, en fait, c'est mon chien, mais les bébés sont à lui. C'est à ça qu'on s'engage.

Caroline Moffet et sa chienne, Rosa
Photo : Radio-Canada
Sa fille, Océane, la nomme Rosa Parks en hommage à l’une de ses idoles.
Placer des femelles reproductrices dans des familles d'accueil n'est pas illégal en soi, tant que la loi sur le bien-être animal est respectée. En général, les éleveurs éthiques et responsables qui font appel à des familles d’accueil paient les dépenses liées à la chienne, comme la nourriture et les frais vétérinaires.
Un éleveur qui ne respecte ni la loi ni le bien-être animal
Tout se déroule bien, jusqu'aux premières chaleurs de Rosa. L’éleveur vient la chercher pour l'inséminer, alors qu’elle n’a que 16 mois.
C'est illégal, parce que, selon la réglementation du MAPAQ, on ne peut pas reproduire une chienne avant dix-huit mois ou avant la deuxième chaleur, à seize mois, c'est trop jeune
, explique la vétérinaire Claudia Gilbert.
Les éleveurs professionnels responsables vont attendre minimalement jusqu'à deux ans
, poursuit celle qui est aussi auteure du balado Bêtise : le marché du chiot, diffusé sur les plateformes de Radio-Canada.
Avant deux ans, on ne sait pas encore quel va être son tempérament. Est-ce qu'elle va développer des allergies? Est-ce qu'il va y avoir d'autres types de problèmes de santé qui surviennent un peu plus tard dans le développement du chien?

Dre Claudia Gilbert, vétérinaire et auteure du balado « Bêtise : le marché du chiot »
Photo : Radio-Canada
L’insémination fonctionne. Rosa donne naissance à six chiots. Quatre semaines plus tard, l’éleveur ramène Rosa à sa famille d'accueil, sans ses chiots.
C’est d’ailleurs ce qui est prévu dans le contrat que Caroline Moffet et son conjoint, Peter, ont signé.
Or, selon la réglementation du MAPAQ, il est illégal de séparer les chiots de leur mère avant l’âge de huit semaines.
Séparer des chiots avant l’âge de huit semaines peut avoir de graves conséquences sur leur développement, selon la Dre Gilbert. Pour le développement adéquat du cerveau d'un chiot, il doit entrer en contact avec le monde, avec sa mère et ses frères et sœurs, minimalement jusqu'à 8 semaines
, affirme-t-elle.
Un chiot qui n'a pas eu les soins nécessaires dans ses premières semaines de vie [...] peut développer de l'anxiété ou des peurs particulières à beaucoup de choses de la vie courante. Et ça, ça crée des chiens qui sont plus à risque de mordre, par exemple.
Usine à chiots par définition
Pour la Dre Gilbert, il n’y a aucun doute : Rosa fait bel et bien partie d’une usine à chiots, parce que l'aspect financier est priorisé sur le bien-être animal, avance-t-elle. Il n'y a aucun éleveur professionnel responsable qui agirait de cette façon-là
.
Par définition, de séparer volontairement une maman de ses bébés à quatre semaines, c'est plus qu'un drapeau rouge, poursuit-elle. C'est une preuve étampée que l'éleveur n'a pas fait son travail adéquatement. Ils vont vendre les bébés rapidement, ramasser l'argent et ne plus s'occuper de la chienne après.

Caroline Moffet se désole d'avoir pris part à une usine à chiots 2.0.
Photo : Radio-Canada
Mais le plus déchirant pour Caroline Moffet, c’est de constater l’état de sa chienne à son retour.
Il m'a ramené mon chien maigre comme c'est pas possible, on voyait tous les os, avec une infection de l'oreille. Elle n'arrêtait pas de pleurer. Elle pleurait le matin, le midi, le soir. Ma chienne ne pleure jamais. Elle voulait toujours aller dans l'auto pour aller chercher ses bébés
, se remémore-t-elle.

Rosa amaigrie à son retour de chez l'éleveur
Photo : Caroline Moffet
Pour Caroline Moffet, c’est terminé : Rosa ne doit plus remettre les pattes chez cet éleveur. Ça ne se peut pas de ramener un chien comme ça. Tu ne peux pas faire ça à un animal
, dit-elle.
La seule portée qu'elle a eue a été catastrophique. Je n'avais plus confiance en lui. Là, c'était terminé. Le lien de confiance était brisé.
Un reportage de Annie Hudon-Friceau et de Nancy Lambert à ce sujet sera présenté à l'émission La facture diffusée sur ICI Télé mardi à 19 h 30 (HNE).
10 chiennes reproductrices, 48 chiots
Avec l’aide d’une collaboratrice, nous contactons l’éleveur et prétendons vouloir accueillir une femelle. Au cours de notre échange, nous apprenons que Derek Gibbs est à la recherche de deux familles d’accueil, qu’il possède d’autres femelles destinées à la reproduction et qu’il demande 2500 $ par chiots.
Sur dix familles d'accueil, j'ai cinq cockapoos et cinq goldens
, soutient-il.
À notre collaboratrice qui lui demande s’il s’agit d’un nombre élevé de femelles, il répond que non, qu'il connaît des éleveurs qui en ont 35 ou 40.
Nous avons répertorié 48 chiots sur les publications de Derek Gibbs en l’espace de neuf mois. À 2500 $ par chiot, ce sont des revenus potentiels de 120 000 $ en moins d’un an.
Il y en a énormément et de plus en plus, des usines à chiot de ce type-là, relate la Dre Claudia Gilbert. Placer des chiens dans des familles d'accueil permet d'échapper à la surveillance du MAPAQ. Ça permet de ne pas avoir de lieux physiques qui peuvent être inspectés par le gouvernement. C'est une bonne façon d'échapper à la vigilance du public et à la vigilance du gouvernement.
L’éleveur réclame 67 500 $ pour Rosa
Bien que l’éleveur laisse entendre aux familles que la fréquence des portées sera tous les 12 à 14 mois, dans le cas de Rosa, 5 mois après sa première portée, Derek Gibbs est déjà à l'affût de ses prochaines chaleurs.
Au cours de la même période, Rosa tombe malade, mais l’éleveur continue de la réclamer. Il envisage même d'aller la chercher dans le but de provoquer une ovulation.
Elle a eu une pancréatite, confie Caroline Moffet. C'est moi qui ai payé tous les frais. Ça m'a coûté plusieurs milliers de dollars.

Au retour de Rosa, Caroline Moffet a perdu confiance en l'éleveur.
Photo : Radio-Canada
Le vétérinaire de Rosa estime qu’elle ne devrait plus avoir d’autres portées et recommande la stérilisation.
Pour casser son contrat avec Derek Gibbs, la famille Allen-Moffet embauche un avocat, Me Nicolas Morello. Ce n’est pas la première fois qu’il voit une histoire pareille.
Ce n'est pas parce qu'un contrat est signé que ça veut dire que le contrat est valide complètement, indique-t-il.
Quand un chien revient malade d'un accouplement et que le contrat prévoit d'autres accouplements, ça devient très difficile de sciemment permettre à son chien d'être l'objet d'une maltraitance, de blessures corporelles ou d'un accouplement forcé.
Guidés par leur avocat, Caroline Moffet et Peter Allen décident de suivre les recommandations du vétérinaire et de faire stériliser Rosa. À l’insu de l’éleveur.
Il faut comprendre que le gardien a des obligations de soins, assure Me Morello. Quand il y a un désaccord contractuel entre des parties, et qu'une des parties est d'avis que l'éleveur ne se conforme pas à la loi et à son obligation de protéger la santé, ils peuvent décider quelle est la meilleure solution pour protéger la santé et la sécurité de l'être animal.

Me Nicolas Morello, avocat et président fondateur de Droit animalier Québec
Photo : Radio-Canada
En colère, Derek Gibbs menace de venir chercher Rosa, au cours d’une conversation téléphonique enregistrée par la famille.
Je viens avec mon ami pour récupérer le chien, dit-il. Mon ami est policier ici, à Waterloo. C'est un chef. Vous pouvez appeler la police, je m'en fiche. J’ai la preuve d'achat du chien. J'ai toutes les infos. J'ai tout ce qu'il faut, alors que vous, vous n'avez rien. C'est mon chien. Vous n'avez que le contrat. C'est tout. Vous êtes foutus. Profitez bien de cette dernière semaine avec Rosa.
Pour mettre fin au contrat, l’éleveur réclame 67 500 $, pour les quatre autres portées que Rosa aurait, selon lui, dû avoir.
« Je ne suis pas une usine à chiots »
L’éleveur Derek Gibbs a refusé notre demande d’entrevue à la caméra. Mais, au téléphone, il nous affirme qu’il a cessé ses activités et il nie être à la tête d’une usine à chiots.
Je ne produis pas des chiots à tous les six mois. Ce n'était pas seulement une question d'argent, non. C’était de voir les familles heureuses.
Quand on lui demande pourquoi il a séparé les chiots de Rosa à quatre semaines, Derek Gibbs répond qu’il ne savait pas qu’on ne doit pas séparer les chiots de leur mère avant huit semaines. Et quant à savoir pourquoi Derek Gibbs a inséminé Rosa trop tôt, il dit ne pas croire la famille lorsqu’elle affirme que la chienne en était à ses premières chaleurs.

Derek Gibbs, éleveur de chiens
Photo : Facebook/Derek Gibbs
Je vais te dire, elle, elle dit toutes les affaires et le contraire, parce qu'elle voulait voler ma chienne. C'est tout!
, estime-t-il. Il ajoute que l’histoire de Rosa est un cas isolé.
Je n'avais jamais géré une situation de ce type auparavant, et cela ne reflète pas notre mode de fonctionnement habituel. [...] Nos chiots sont élevés dans des foyers, au sein de familles qui leur apportent soins et attention
, indique-t-il, dans une déclaration envoyée par courriel.
Après un bras de fer juridique, la famille a finalement conclu une entente avec Derek Gibbs. Ils ont déboursé 1500 $ pour acheter la paix. Aujourd’hui, Rosa ne fait plus partie de cette usine à chiots.
Je regrette beaucoup. Mais je ne regrette pas mon chien, confie Caroline Moffet. Maintenant, les usines à chiens, c'est quoi? C'est nous, les familles d'accueil. C'est de l'exploitation des animaux et des familles.
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