«Possible Love» : un regard tendre sur une dure réalité
Mi-ok est d’un positivisme indéfectible. Pourtant, cette pétillante quadragénaire aurait de quoi broyer du noir. De fait, pendant que Mi-ok trime dur, Ho-seok, son conjoint, noie sa dépression dans l’alcool. Cela, depuis son congédiement à la suite d’une grève violemment matée par les autorités. Espérant aider Ho-seok, Mi-ok accepte de participer au film que Ye-ji, une documentariste néophyte mariée au riche Sang-woo, consacre aux événements. Rapidement, Ye-ji se lie d’amitié avec Mi-ok, mais n’y a-t-il pas un côté intéressé dans la curiosité que la première manifeste envers la seconde ? En exclusivité, Lee Chang-dong parle de son film Possible Love (Ganeunghan salang), Lion d’argent à Venise.
D’emblée, il convient de préciser que chaque nouveau film du cinéaste sud-coréen est un événement, Lee Chang-dong n’en ayant tourné qu’une poignée, dont quatre seulement ces 20 dernières années. Mais quels films ! Secret Sunshine (Miryang ; 2007), Le poème (Si ; 2010), Burning. Les granges brûlées (Beoning ; 2018) et maintenant Possible Love : qui dit mieux ?
Ce plus récent long métrage est né de la volonté de Lee Chang-dong de revenir, par l’entremise d’un couple fictif, sur la grève bien réelle survenue chez SsangYong Motor, à Pyeongtaek, en 2009 : un conflit de 77 jours qui se solda par une intervention violente des forces de l’ordre. Pour l’anecdote, il s’agit de l’une des sources d’inspiration de la série Squid Game.
« Au départ, l’histoire se limitait à celle de ce couple dont le mari a perdu son emploi », révèle le scénariste-réalisateur rencontré au Festival international du film de Toronto, qui propose un traitement autrement plus sobre et réaliste que ladite série à succès.
« Malheureusement, à mesure que je menais mes recherches et développais ce récit fictif, je n’arrivais pas à me convaincre de la pertinence de celui-ci pour traiter de ces événements réels. Je ne parvenais pas vraiment à saisir la raison ou le sens de ce que j’essayais de faire. Je me demandais sans cesse si j’avais la légitimité de présenter au public cette histoire, d’autant plus qu’il existait déjà un documentaire très réussi sur les événements. »
Une perspective organique
Justement, ce n’est que lorsqu’il songea, des années plus tard, à intégrer au scénario un personnage de documentariste que Lee Chang-dong trouva enfin cette « légitimité ».
« J’ai pensé que ça me permettrait d’inclure, organiquement, mon propre point de vue sur cette histoire. L’introduction du personnage de documentariste me permettait d’incorporer, dans la structure même du récit, mon propre regard de cinéaste ainsi que ma façon d’approcher la vie des personnes en souffrance que je filme. »
Il y eut donc ce couple initial formé par Mi-ok et Ho-seok, puis Ye-ji, ladite documentariste, personnage auquel Lee Chang-dong donna également un époux, pour ce qui était voué à devenir un fascinant jeu de symétries narratives.
« J’ai privilégié cette construction de manière que ces deux couples puissent s’observer mutuellement depuis leurs perspectives respectives. Et c’est ce qui a achevé de me convaincre que cette histoire avait un sens. »
À ce propos, il faut savoir que cette préoccupation à l’égard du « sens » est capitale dans la démarche de Lee Chang-dong : tant qu’il n’éprouve pas l’intime conviction que son projet du moment a un sens, il ne tourne pas. D’où la rareté du pourtant immensément doué — et primé — cinéaste.
La clé de voûte du film
Si le film compte quatre personnages principaux, il reste que la protagoniste est Mi-ok, suivie de près par Ye-ji. D’ailleurs, ces deux personnages féminins s’avèrent particulièrement denses et intéressants, surtout dans leurs différences. Ainsi a-t-on, d’un côté, Mi-ok, une ouvrière très ouverte et authentique, et, de l’autre, Ye-ji, une documentariste dilettante sincère, mais qui est en constante représentation.
Mi-ok et Ye-ji ont toutefois en commun quelque chose de fondamental. À savoir l’évidente sympathie qu’a pour elles Lee Chang-dong : c’est perceptible dans chacun des plans. Pour le compte, Possible Love, malgré la dureté de ses thèmes, exsude une indéniable tendresse. On retrouve en outre cette résilience face à l’oppression ou à l’injustice caractéristique des héroïnes et héros ordinaires du cinéaste.
C’est particulièrement vrai de Mi-ok, incarnée par l’éblouissante Jeon Do-yeon, Prix d’interprétation féminine à Cannes pour le susmentionné Secret Sunshine.
« Mi-ok est l’épouse typique d’ouvrier, et elle est elle-même ouvrière. Elle n’a pas reçu une éducation poussée au sein de la société coréenne et a grandi dans le giron de ses parents. Pourtant, je trouve qu’elle possède de multiples facettes. Elle dégage un charme naïf et voue un amour pur à son mari, tout en étant très moderne ; elle a énormément de cran. Comme on le voit dans le film, elle s’adresse toujours avec aplomb et assurance à son patron, créant même un syndicat. Et bien qu’elle soit très indépendante, elle cherche à partager la souffrance de son mari, allant jusqu’à boire avec lui tous les soirs, presque comme une alcoolique. Je me disais que la vitalité de Mi-ok pourrait être la clé de voûte du film. Pour moi, la force du film réside dans la facilité qu’aura le public à s’identifier à elle. »
Indispensable public
Jouée par la vedette de Parasite (Gisaengchung) Cho Yeo-jeong, Ye-ji n’est pas pour autant en reste.
« Ye-ji, qui observe Mi-ok à travers ce regard d’aspirante documentariste, est une personne qui doit constamment raconter les histoires des autres. C’est quelqu’un qui ne peut pas être totalement honnête. Je pense que la position d’un créateur — ou de quiconque se sent investi du devoir de représenter autrui, et je ne suis pas différent de Ye-ji à cet égard — implique toujours d’adopter une attitude ambivalente, ou enfin, une “double perspective”. Mais Ye-ji n’est pas égoïste : elle tente de se remettre en question et cherche à se rapprocher des personnes dont elle veut parler. J’espère que le public pourra le ressentir. »
On l’aura peut-être remarqué, Lee Chang-dong fait souvent référence au « public ». Et pour cause…
« Avec les projections à Venise et maintenant à Toronto, j’en suis au stade où je peux rencontrer le public. Ce film, comme mes précédents je suppose, n’offre pas de réponses faciles aux spectateurs. C’est un film qui pose des questions au public, et c’est à chacune et chacun de trouver comment y répondre dans sa propre vie. Jusqu’ici, j’ai le sentiment que le public accueille ce que j’ai mis dans le film, mieux que ce que je m’étais imaginé. J’en suis ravi, car, pour moi, mes films ne sont pas achevés tant qu’ils n’ont pas rencontré leur public. »
Le film Possible Love prend l’affiche le 23 octobre et sort sur Netflix le 6 novembre.
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