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Saturday, September 12, 2026

À la recherche du Québec : le facteur « maringouin »

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VILLE-MARIE À VAL-D’OR - Nous avons quitté les vallées bucoliques du Témiscamingue de bon matin en direction de villes lunaires aux noms de métal. Nous sommes passés par Rouyn, dont la banlieue ressemble à n’importe quelle banlieue du Québec avec ses logements et ses condos tout neufs et tous semblables. Puis, un arrêt café à Malartic, avec son cratère et son McDonald bondé en manque de personnel.

À Val-d’Or, le ciel était gris. Le mercure avait baissé. La ville était balayée par le souffle enveloppant du nord. Ce Nord du Québec que si peu de monde connaît. Qui d’entre vous est déjà allé au-delà de Matagami?

Val-d’Or est un endroit stratégique pour se rendre là où habite le peuple cri (Eeyou). Et c’est pour cette raison que son gouvernement se trouve dans cette ville minière de l'Abitibi. Avec plus de 21 065 personnes, les Cris comptent parmi les Premières Nations les plus populeuses du Québec. Les communautés cries sont situées sur les rives de la baie James et de la baie d’Hudson ainsi qu’à l’intérieur des terres.

Nous sommes arrivés devant le siège social du gouvernement cri avec un peu d’avance. Le grand chef, lui, est arrivé à l’heure dite et s’est avancé vers nous avec sa dégaine d’acteur de cinéma, vêtu d’une chemise blanche impeccable sous une veste de cuir noir avec, au dos, le nom de la marque mythique de moto fondée en 1901, Indian.

Chaleureux, souriant, Paul John Murdoch me tend la main. Cette rencontre, pour discuter de la vision des siens de la campagne électorale et du développement du Nord, il l’a acceptée rapidement. Le chef cri croit fermement au principe tout simple et pourtant complexe de la rencontre au sens le plus noble et le plus profond du mot.

Né en 1971, Paul John Murdoch a l'âge de la Convention de la Baie-James. C’est son oncle Billy Diamond qui a mené, avec d’autres, les négociations avec le gouvernement de Robert Bourassa pour le projet du siècle. Elles ont donné lieu à la ratification d’une entente historique, un accord entre deux nations qui vont vivre, à travers l’aventure du développement hydroélectrique, une affirmation de leur identité.

Robert Bourassa (à gauche), Billy Diamond (au milieu à gauche) ainsi que deux autres représentants du gouvernement des nations crie et inuit ayant signé la Convention de la Baie-James.

Robert Bourassa (à gauche), Billy Diamond (au milieu à gauche) ainsi que deux autres représentants du gouvernement des nations crie et inuit ayant signé la Convention de la Baie-James.

Photo : Radio-Canada / Presse Canadienne

Le Québec veut être maître chez lui. Les Cris aussi. La Baie-James est à la fois un des grands symboles de la conquête économique du Nord par le Québec, mais aussi le moment où les Cris se mobilisent et s'imposent comme peuple et comme interlocuteurs politiques incontournables.

Le chef des Cris est avocat de formation. Il me salue en français. Il parle aussi le cri, bien sûr, l’anglais et l’espagnol.

- Où avez-vous appris l’espagnol?

- J’ai habité un an et demi au Mexique.

- Qu’y faisiez-vous?

- Tomber en amour!, me répond-il en souriant.

Il a étudié les sciences politiques avec un certain Jean Charest et a participé aux négociations qui ont mené à la Paix des braves.

Si j’ai eu le goût du service public, c’est notamment à cause de Bernard Landry et de son équipe, me dit-il.

Paul John Murdoch évoque de hauts fonctionnaires présents lors de l’été 2001 qui l’ont profondément marqué parce qu’ils mettaient le bien collectif devant leurs ambitions personnelles.

Ted Moses, grand chef du Grand Conseil des Cris, et le premier ministre du Québec, Bernard Landry, se félicitent mutuellement après avoir signé un accord entre les deux nations, le jeudi 7 février 2002, au centre communautaire de Waskaganish, au Québec.

Ted Moses, à droite, grand chef du Grand Conseil des Cris, et le premier ministre du Québec, Bernard Landry, se félicitent mutuellement après avoir signé la Paix des braves, un accord entre les deux nations, le jeudi 7 février 2002, au centre communautaire de Waskaganish, au Québec.

Photo : La Presse canadienne / JACQUES BOISSINOT

Ces négociations aboutiront, quelques mois plus tard, à la Paix des braves, Entente concernant une nouvelle relation entre le gouvernement du Québec et les Cris du Québec. Signée le 7 février 2002 à Waskaganish, elle comprend un autre mot, très cher au chef des cris : relation.

Dans toutes sortes de situations, de négociations, j’ai remarqué qu’il y a deux types de personnes. D’abord, ceux qui s’adressent à leurs vis-à-vis autochtones comme on s’adresse à un Indien. Le chef précise qu’il utilise sciemment le mot Indien. Au sens de Loi sur les Indiens. Indien dans le sens d’un nom que les Blancs ont prononcé avec condescendance ou mépris pendant des siècles.

Mais il y a aussi l'inverse. Il y a ceux qui s'adressent à nous comme à un égal, un collègue, un autre être humain. Bernard Landry était de ceux-là, dit-il avec un respect tranquille. Une relation était née.

Paul John Murdoch connaît bien le Québec, qu’il a parcouru de fond en comble. Il comprend bien son histoire, avec ses curés, ses grandes familles, ses aspirations et ses misères. Et il connaît, aussi, comme le fond de sa poche, ce que l’on connaît moins bien au Sud : l’histoire de son peuple, faite de grandeur, de drames et d'anecdotes éclairantes.

Beaucoup de communautés cries se sont constituées autour des postes de traite de la Compagnie de la Baie d’Hudson, explique-t-il. Et il y a un truc amusant : si tu regardes des photos d’archives, tu vas voir des chefs en habits de tweed au mois de juillet, parce que quand ils se rendaient au poste, ils ne voulaient pas créer de malaise chez l'autre. Ils voulaient entrer en relation. Ça ne voulait pas dire abandonner leur culture ou leurs principes, mais ils voulaient favoriser la rencontre, la relation, pas faire une simple transaction.

Le chef cri dans ses bureaux à Val-d’Or.

Le chef cri dans ses bureaux à Val-d’Or.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le chef insiste. Dans l’histoire des relations des autochtones avec les colons, puis avec les gouvernements, il y a trop de transactionnel, pas assez de relationnel.

Et le gouvernement de François Legault? Très transactionnel dans le discours, très transactionnel dans l’analyse, un recul par rapport à la Paix des braves, estime le chef, sans animosité, mais avec un sourire qui en dit long.

Dans la grande salle de conférence du gouvernement Eeyou, Paul John Murdoch évoque, avec humour, ce que nous pourrions appeler le facteur maringouin.

À mon avis, les maringouins ont sauvé les Cris. Quand les agents du gouvernement ont voulu, au début du 20e siècle, procéder à la mise en réserve et faire des traités pour mettre la main sur le territoire, ils ne sont pas restés longtemps chez nous. Il y avait trop de maringouins! Et on a pu vivre avec les bibittes relativement en paix jusqu’à la création de la Baie-James.

Pour dire que, pour venir faire des affaires dans la région, il vaut mieux arriver préparé, avec une vraie connaissance du terrain. Et du respect.

Le chef pense ici à un projet de Québec qui se voulait audacieux, mais qui a fait chou blanc. Un investissement de dizaines de millions de dollars dans une entreprise, Flying Whales, qui promettait de révolutionner le transport dans les régions isolées grâce à d’immenses dirigeables capables de transporter jusqu’à 60 tonnes de marchandises.

Or, sept ans après, aucun appareil n’a encore pris son envol. Et l’usine de fabrication promise au départ n’a jamais levé de terre. Le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) a finalement décidé, juste avant le déclenchement des élections, de ne plus injecter d’argent dans le projet.

Illustration d'un dirigeable au-dessus d'une communauté dans la neige.

Un des aéronefs de l'entreprise.

Photo : Suzi Media Production

N’importe qui chez nous aurait pu dire au gouvernement qu’un dirigeable, ça ne marcherait pas. Le vent, la glace, les maringouins. C’est pas bon pour les Zeppelin!, s'amuse à dire Paul John Murdoch. L’histoire, qui le fait bien rire, vient avec une leçon : Mettons que si tu veux perdre de l’argent, viens chez nous et parle-nous pas!

Alors je demande au chef : comment faut-il développer le Nord? Ensemble, répond-il spontanément. J’espère juste que le prochain gouvernement va respecter ses propres équipes. Nous, on travaille bien avec le ministère de l’Environnement et celui des Ressources naturelles, mais ça ne donne rien si les élus ne les écoutent pas.

Il y a, à l’heure actuelle, dix projets miniers dans le territoire cri. Mais, j’en ai sept qui ont des permis mais qui ne sont pas capables de démarrer parce qu’ils n’ont pas d’infrastructures! C’est très frustrant, raconte Paul John Murdoch.

La plus grande crainte que j’ai, c’est qu’on ne retrouve pas cette relation entre nous. Je crains le dommage que ça va faire, le sentiment d’isolement et l’angoisse que ça génère chez nos jeunes d’être considérés comme une obligation transactionnelle… plutôt que relationnelle.

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