« Combien de clients tu veux par jour? » : infiltration dans le monde des escortes

« Tu deales zéro avec le client. » Vapoteuse en main, le patron de l’agence Euphoria n’y va pas par quatre chemins pour expliquer à son interlocutrice ce qui l’attend. « T’es là à l’heure. Tu fais tes calls. Tu laisses l’argent à la fin », lâche-t-il d’un air calme, entre deux bouffées, la fenêtre de sa Ford Bronco ouverte.
Celui qui se fait appeler James pense parler avec une jeune étudiante prénommée Cassandre, tout juste majeure, qui envisage de travailler comme escorte. Tu veux combien de clients par jour?
, demande cet anglophone dans un français quasi impeccable. Dans son agence, poursuit-il sans détour, la règle est de trois clients minimum
.
Notre interlocuteur ne le sait pas, mais il échange en réalité avec une collaboratrice de Radio-Canada, munie d’une caméra cachée, qu’il a conviée sur le siège passager de son VUS.
Tu vois l’entrée, là, au 950? On a 9 appartements
, pointe-t-il, en désignant un immeuble moderne en face d’un stationnement dans le quartier de Griffintown, au centre-ville de Montréal. C’est pour ça que je voulais te rencontrer ici. On en a un autre, juste deux blocs à l’ouest.

James a donné rendez-vous à une collaboratrice de Radio-Canada dans un stationnement, au centre-ville de Montréal, en face de logements utilisés par son agence pour la vente de services sexuels
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Sans s’en douter, James nous offre un accès inédit au monde des escortes, d’ordinaire terriblement opaque. Sans filtre, il détaille le fonctionnement de son agence de prostitution ouverte depuis 2015
, même si les lois canadiennes condamnent le proxénétisme et l’achat de services sexuels.
On charge les clients 280 [dollars] et les filles gardent 200
, explique-t-il. Sa part? Tu vas mettre l’argent dans une enveloppe dans la chambre, tu caches ça et tu envoies une photo.
Il y a des enveloppes dans la chambre, tu mets ton nom, le montant et tu caches ça. À la fin [de la journée] quelqu’un vient et collecte toutes les chambres.
Pour ce prix-là, révèle-t-il, les filles doivent fournir un service de base appelé le GFE
[Girl Friend Experience]. Cette pratique, bien connue dans le milieu, inclut toujours une pénétration avec condom
, une fellation sans protection, des baisers avec le client qui peut te manger
, précise-t-il. C’est inclus dans le prix. Et s’il y a des extras, tu peux les charger et c’est ton argent.
Tout au long de la conversation qui va durer près d’une heure, James se veut rassurant. Son stratagème est simple, indique-t-il à Cassandre. Les annonces des escortes sont mises en ligne chaque jour
et les clients intéressés contactent, via un numéro de téléphone générique, un booker
qui va s’occuper de la gestion et des rendez-vous.
« Tu deales avec rien du tout », insiste l’homme âgé de 49 ans, qui est l’une des figures du monde des escortes à Montréal.

James Toth est le patron de l’agence Euphoria, l’une des plus importantes agences d’escortes de Montréal.
Photo : Radio-Canada / Pier-Luc Latulippe
« On vérifie [chaque client] »
Sa véritable identité est James Toth. Hormis quelques délits liés à des infractions routières, il n’a jamais été inquiété par la justice et n’a pas donné suite aux demandes formulées par Radio-Canada.
Officiellement, son emploi varie selon les documents que nous avons pu consulter. Il se définit parfois comme graphiste
, comptable
ou même entraîneur
ou officier en recrutement
, plutôt que patron de l’un des réseaux d’escortes les plus connus à Montréal.
James est d’ailleurs très actif dans la gestion de son agence. Il signe quotidiennement des annonces mettant de l’avant la disponibilité de ses employées sur un populaire forum en ligne, destiné aux clients, qui n’hésitent pas à noter les performances des escortes dans l’intimité.
Son nom est aussi régulièrement cité dans différentes plateformes utilisées par des étrangers venant faire du tourisme sexuel au Québec.
On a beaucoup de [clients] réguliers. Des gens parlent à leurs amis… Après 10, 11 ans, on a bâti une agence quand même occupée.
Malgré cette bienveillance apparente, James prend avantage des jeunes filles et on devait lui remettre l’argent dans un tiroir de l’appartement
, confie Justine*, le nom fictif d’une escorte qui a été recrutée par Euphoria il y a quelques années. C’est un mode de pouvoir. Tous les pimps ont un besoin de contrôle.
Il tient même un fichier avec les numéros et les noms des clients
, nous apprend Anne, une ex-escorte qui a elle aussi fréquenté Euphoria.
Nous, chaque numéro de téléphone, chaque nouveau [client], on vérifie ça
, confirme le patron de l'agence, durant l’infiltration menée par Enquête. On met des notes pour tous les clients
, ajoute-t-il, en conseillant à Cassandre de transmettre tous [ses] commentaires [au] booker.

Radio-Canada a rencontré James dans un stationnement, dans le quartier de Griffintown. Son agence utilise plusieurs appartements dans un immeuble voisin.
Photo : Radio-Canada / Sébastien Gauvin Blanchet
Des hommes d'affaires, des médecins, des avocats et des vedettes
Mais qui sont les clients de ces agences qui ont proliféré à Montréal dans les dernières années? Des hommes d’affaires, des touristes
, répond sobrement James à Cassandre.
Pour percer les coulisses de cette industrie opaque, nous avons parlé avec une vingtaine d’escortes ou anciennes travailleuses du sexe ayant œuvré pour différentes agences. Elles ont requis la confidentialité pour des raisons de sécurité.
Prostitution : ce qui est interdit
Depuis 2014, de nouvelles dispositions (nouvelle fenêtre) sont en vigueur dans la loi canadienne concernant la prostitution. Les personnes qui vendent leurs propres services sexuels ont désormais une immunité. En revanche, selon le Code criminel, le proxénétisme est interdit, tout comme :
L’achat de services sexuels;
La publicité des services sexuels d’un tiers;
Bénéficier d’un avantage matériel provenant de la prestation de services sexuels d’un tiers.
Selon nos découvertes, ces réseaux qui prônent une prostitution dite de luxe visent essentiellement une clientèle à l’aise financièrement. Avec le prix, on paie pour avoir la discrétion
, résume une ancienne bookeuse.
« Je n’avais que des clients riches, des clients qui veulent être des sugar daddys », relate Justine, le regard triste, assise sur un banc d’un parc montréalais. Ça peut être un prof, un avocat, un médecin, un infirmier. S’ils ont de l’argent, c’est assez
, souligne Anne.
Certains noms de personnalités du milieu culturel québécois, habituées à débourser des sommes importantes pour l’achat de services sexuels, nous ont également été mentionnés durant notre enquête.
J’ai reçu du monde qui sont à la télé, qui sont littéralement des vedettes.
J’ai eu des témoignages de victimes qui m’ont dit avoir eu des clients policiers, juges, chefs d’entreprises
, mentionne le commandant Frédéric Martineau, chef de la section de l’exploitation sexuelle au SPVM.
Son équipe se penche notamment sur la prolifération de ces sites et de ce modèle 2.0
de la prostitution qui permet à des pimps paresseux de placer leurs victimes dans des agences
, décrit Frédéric Martineau.
Il y a une transformation du milieu, que ce soit au niveau du recrutement ou de la marchandisation des services sexuels. C’est devenu un modèle 2.0.
La prostitution de rue, il n’y en a presque plus. Tout se fait via Internet, avec des sites spécialisés pour vendre des services sexuels
, reprend-il.
Mais on ne parle jamais des histoires d’horreur, signale le commandant Martineau. L’esthétisme de ces sites, ça laisse penser à quelque chose de luxueux. Mais au bout du compte, ces personnes-là se trouvent exploitées, vont vivre des sévices sexuels. Mais ça, c'est le côté obscur dont on ne parle pas.

L’agence Euphoria publie sur son site des annonces quotidiennes pour des services sexuels.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Une violence minimisée, mais réelle
Étranglement, pendaison, pénétrations forcées, violence physique, humiliation : plusieurs escortes ont confié à Radio-Canada avoir subi des gestes répréhensibles et non consentis au sein de différentes agences, notamment lorsque les clients ont réclamé les fameux extras
.
C’est horrible et dégueulasse, tout ce qu’on peut entendre
, avoue, la gorge serrée, Léa, une escorte dans la vingtaine.
Les clients se croient tout permis et disent : "Ah, je paye, il faut qu’elle me donne ce que je veux".
Je vous demande d'imaginer la plus grande perversion que vous pouvez imaginer. Je vous confirme qu'on l'a vue
, soutient le commandant Martineau.
Il y a absolument de la violence en agence, de la coercition, de la pression pour faire des actes que les filles ne veulent pas
, affirme Lina, une escorte en activité. Les filles doivent parfois voir 10 clients par jour. Même cinq clients par jour, c’est beaucoup trop
, reprend-elle, tout en soulignant toutefois que certaines femmes aiment travailler en agence
.
Les agences laissent souvent de mauvais clients revenir, ils sont connus pour beaucoup dépenser et ces clients ont du pouvoir.
Installé au volant de sa Bronco, James se veut quant à lui rassurant. S’il y a un problème, dit-il à Cassandre, tu appelles le booker
. Sinon, nous raconte-t-il, le gardien de sécurité de l’immeuble sait qu’il y a une agence
. Appelle-le s’il y a quelque chose.

Le commandant Frédéric Martineau dirige la section exploitation sexuelle au SPVM.
Photo : Radio-Canada / Karl Boulanger
Des clients policiers
L’hiver passé, le SPVM a démantelé l’agence XO, l’un des réseaux concurrents d'Euphoria. Selon des documents judiciaires, l’agence aurait engagé une mineure, et de la drogue circulait également entre clients et escortes.
La tête dirigeante de XO ainsi que plusieurs de ses partenaires ont été arrêtés et visés par des accusations en lien avec du proxénétisme. Malgré ces procédures, Radio-Canada a appris que l’une des bookeuses de XO a pu rouvrir, en toute discrétion, une nouvelle agence d’escortes, qui opère à nouveau pleinement au centre-ville de Montréal.
Ces agences ne craignent-elles pas les forces de l’ordre? On a posé la question à James Toth, le patron d’Euphoria, par texto, alors qu’il venait de relancer la collaboratrice d’Enquête pour savoir si elle souhaite finalement travailler à ses côtés.
Pas du tout, répond-il du tac au tac. Quelques fois, des filles m’ont dit qu’elles ont eu un client qui travaille comme policier
, assure-t-il dans un échange de messages. Si on reste legit et si on suit les règles, ils nous laissent tranquilles.
La police veut pas fermer les agences. Si [elles ferment] les filles vont pas arrêter et c’est plus dangereux pour elles avec des mauvais clients et des pimps gangs de rue.
On a soumis ces commentaires au SPVM. Ces activités sont illégales, admet le commandant Martineau, mais il faut prioriser
.
On a des enquêtes ouvertes, prévient-il, mais on va prioriser des dossiers avec des victimes et une urgence d’agir. Mais la police a la mémoire longue.
*Les noms des escortes mentionnés dans ce reportage ont été modifiés, afin de protéger leur identité.
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