Vieille de plus de deux mille ans, l’Arménie fête ses… 35 ans
21 septembre 2026. À Erevan, place de la République — anciennement place Lénine —, nous devons être autour de 40 000. Feu d’artifice, orchestre symphonique et chœur national célèbrent le 35e anniversaire de l’indépendance du pays.
L’Arménie est un miracle. Peu de peuples auront subi autant de conquêtes, de massacres, de tentatives d’éradication, et pourtant son foyer est encore là, même amputé de la majeure partie du territoire ancestral. Malgré le fait qu’elle ait été la proie incessante des empires perse, turc et russe, l’Arménie a réussi à préserver sa langue, l’une des plus anciennes au monde encore en usage. Longtemps seul exemple d’Église-nation dans l’Histoire — l’une des raisons qui expliquent sa survie —, l’Arménie a été le premier pays à adopter le christianisme comme religion officielle, en 301.
Mais le coût de cette résistance fut exorbitant… « Échangerait histoire grandiose contre meilleur emplacement géographique », écrit Tigrane Yegavian dans son très beau livre Arménie. À l’ombre de la montagne sacrée (Nevicata, 2015), rappelant cette boutade polonaise qui s’applique parfaitement à la situation de l’Arménie. Quand je demande à mon interprète Hermine ce qui lui manque le plus, elle me répond « la mer ». Enclavé dans la région du Sud-Caucase, sans aucun accès aux deux mers de la région, soit la mer Noire et la mer Caspienne, le pays souffre terriblement de son positionnement pourtant géostratégique.
De la taille de la Belgique, peuplée de seulement trois millions d’habitants — la diaspora en compte trois fois plus —, elle est bordée à l’ouest par la Turquie, au nord par la Géorgie, à l’est par l’Azerbaïdjan et au sud par l’Iran. Si l’on veut simplifier, on pourrait dire que les déplacements nord-sud sont facilités, pendant que les passages est-ouest sont fermés… depuis 1993. Pour se rendre sur le mont Ararat, siège spirituel de l’Arménie tragiquement situé en Turquie, et accessoirement le lieu où échoua Noé pour commencer l’humanité — ou était-ce pour la recommencer ? —, les Arméniens doivent faire un détour… par la Géorgie.
Quant à la frontière avec l’Azerbaïdjan, cousin allié de la Turquie et grand ennemi héréditaire de l’Arménie, elle est non seulement fermée, mais sujette à de fréquentes tensions. « Que nous reste-t-il comme possibilités de déplacement terrestre hors de nos frontières ? » me lance Raffi Niziblian, qui dirige une agence de communication à Erevan, DEEM. « L’Iran, mais je ne te surprendrai pas en t’apprenant qu’on ne se bouscule pas à ses portes pour y passer ses vacances, et la Géorgie, mais le récent rapprochement de son gouvernement avec la Russie ne nous attire pas plus. »
Ce qui me surprend cependant, c’est que les Iraniens et les Arméniens n’ont pas besoin de visa pour traverser leur frontière commune. Il faut dire que les deux peuples vivent en étonnante harmonie depuis des décennies — j’emploie à escient le mot « étonnant », car dans ce coin du monde si bouillonnant, tout ce qui relève de la paix est hors normes. On m’apprend ainsi que les communautés arméniennes d’Iran, principalement situées à Ispahan, mais aussi à Tabriz et à Téhéran, dont le nombre varie, selon les sources, entre 150 000 et 200 000 âmes, disposent de leurs églises, de leurs écoles et possèdent deux représentants au Parlement. Il n’est pas rare par ailleurs de croiser des Iraniens à Erevan qui profitent des libertés offertes par la ville ; certains viennent également visiter des proches installés en Arménie.
Ne pas oublier, mais ne pas rester bloqués
Ces dernières années, les tensions sont parfois vives entre les Arméniens habitant l’Arménie — parfois appelée Arménie orientale, par contraste avec l’Arménie occidentale autrefois en Anatolie — et sa diaspora, répartie aux quatre coins du monde. C’est une des nombreuses caractéristiques que les Arméniens partagent avec les Libanais maronites, outre parfois une étonnante ressemblance physique (l’auteur de ces lignes se fait prendre pour un Arménien un jour sur deux, à Montréal comme à Erevan), ainsi que des goûts culinaires : les restaurants libanais abondent dans la capitale, tous meilleurs les uns que les autres. « La diaspora voudrait qu’on commémore le génocide chaque jour de notre vie, me dit Raffi, mais nous, on doit avancer, on doit vivre, et espérer. Ça ne veut pas dire oublier, bien sûr jamais on n’oubliera, et, tous les 24 avril, toute l’Arménie commémore, mais nous qui habitons ici, nous avons les défis du temps présent à relever. Et ça, ça passera par l’apaisement avec nos voisins, y compris la Turquie. »
Le traumatisme du génocide de 1915, perpétré par le gouvernement des Jeunes-Turcs, qui a coûté la vie à 1,5 million d’Arméniens, soit le tiers de la population arménienne de l’Empire ottoman, reste vif. Les plaies ne sont pas refermées, surtout celles infligées par la Turquie, qui ne reconnaît toujours pas ce génocide.
Mais à cette tragédie, entraînant la formation d’une diaspora et sa dispersion dans le monde, se sont ajoutés les conflits avec l’Azerbaïdjan dans le Haut-Karabakh, cette enclave arménienne dans les hauts plateaux situés en Azerbaïdjan que les Arméniens appellent « Artsakh ». En 1988, sentant les derniers jours de l’URSS poindre, l’enclave arménienne proclame son rattachement à l’Arménie. L’Azerbaïdjan ne l’entend pas ainsi : après 30 000 morts et 6 ans de guerre, le conflit se conclut par une victoire arménienne.
Hélas, fin septembre 2020, les tensions reprennent. Forts d’un appui turc, les Azéris déclenchent une guerre éclair de 44 jours qui se solde par la mort de 6500 personnes. Le tiers du Haut-Karabakh est repris par l’Azerbaïdjan. Un blocus se met en place, le corridor de Latchine reliant l’Arménie à ce qu’il reste de son enclave est fermé. L’Arménie redoute un nettoyage ethnique dans le Haut-Karabakh, appelle la communauté internationale à se mobiliser, mais surtout espère la médiation de la Russie, celle-là même qui se présentait comme la mère protectrice depuis 1920.
Dans la nuit du 19 au 20 septembre 2023, l’Azerbaïdjan lance une opération de grande envergure : en moins de 24 heures, le pays prend le contrôle total de l’enclave arménienne, jetant plus de 100 000 Arméniens sur la route de l’exil. La Russie, quant à elle, n’a pas bougé un petit doigt : accaparée par son « opération spéciale » en Ukraine, elle n’a que faire des bisbilles entre deux anciennes républiques soviétiques.
Une ouverture sur l’Europe
Cette indifférence russe, voire cet abandon, a profondément heurté les Arméniens. Elle a creusé le fossé entre une vieille génération qui a été soviétisée, et qui conserve de forts attachements à Moscou, et les plus jeunes, dont une grande partie n’a pas connu l’URSS. Tout en veillant à ne pas froisser son ancien « protecteur », l’Arménie s’est tournée depuis quelques années vers l’Europe, une inclination naturelle, selon certains Arméniens.
Où finit donc l’Europe, ou plutôt, pour inverser le cours des choses, où commence-t-elle ? Quelque part dans le Caucase, sans doute, et il y en a pour signaler une ligne de partage des eaux, d’autres évoquer telle montagne…
Quelle que soit la frontière choisie, l’Arménie reste un carrefour, un lieu qui attise depuis longtemps les convoitises non pas pour ses ressources naturelles, peu abondantes, mais pour son territoire géostratégique. Si l’Arménie veut continuer à être un miracle, elle n’a d’autre choix que de maintenir des relations apaisées avec ses voisins parfois belliqueux.
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