Gilles Vigneault, transmettre pour mieux s’appartenir
À l’invitation de Gilles Vigneault, nous revoilà chez lui, à Saint-Placide. Pas exactement au même endroit. La nuance est importante. Les autres fois, c’était dans l’ancien magasin général du boulevard René-Lévesque, qui lui sert de salle de répétition, d’entrepôt, un peu tout. Cette fois, c’est encore plus chez lui, au bout d’un chemin de terre. À quelques pas de sa grande maison de pierre, il nous rejoint à la grange, son atelier d’écriture. Il marche d’un pas prudent, mais droit comme un arbre. À l’intérieur, des livres de toutes époques nous accueillent, sur des poutres. On visite, brièvement : c’est qu’il a beaucoup à dire, notre patriarche, et pas de temps à perdre. Et pas seulement parce qu’il aura 98 ans à la fin d’octobre. Mention inévitable, qu’il s’empresse de relativiser : « On est tous coincés dans le temps qui passe. »
Sitôt assis, il embraye. Sans nommer les partis, il ne peut passer outre au scrutin provincial vu sa proximité. À sa manière. « Je viens de redécouvrir des textes que j’ai eu envie de montrer à des politiques. » Il ne dit pas « des politiciens », mais bien « des politiques », le sens est plus incarné. « Mais plutôt que de les montrer, j’ai décidé de faire un conte avec. Un vieux bonhomme qui croit qu’il a 150 ans, alors qu’il a seulement quatre-vingt quelques… Il raconte des chansons qu’il est en train d’écrire pour la jeunesse. Alors, j’ai écrit beaucoup de ces petits textes sur la même musique qu’une chanson connue. Que je connais bien, une de mes chansons. Et je vais écrire ces textes-là comme étant des élucubrations du vieux qui rêve toujours et que les gens prennent pas au sérieux. Il écrit des couplets seulement pour les jeunes qui vont voter demain. » Entendre : dans l’avenir, immédiat, prochain ou lointain.
On est toujours dans la transmission
Il y a des élucubrations qu’on a besoin d’élucubrer, comme le chantait Antoine au cœur des années 1960. « Oh oui ! On est toujours dans l’histoire de la parole. Ce qui manque à Trump, terriblement. » Trump ? Que vient faire Trump dans cette conversation ? Vigneault s’excuse presque du détour : « Il ne nous mérite pas. C’est un grossier personnage qui ne sait rien de l’histoire, pas même de la sienne. » Il n’en menace pas moins notre parler québécois, la culture de chez nous. C’est normal de réagir. « Trump ne comprend rien à notre langue, à notre culture. De toute façon, ça ne l’intéresse pas. Ce qui l’intéresse, c’est le reflet de lui dans l’autre. »
Langage, mon doux pays, le poème qu’il a récité à la dernière fête nationale, est encore dans toutes les mémoires. Citons : « Ta parole me construit / […] / Tout ce que tu dis m’invente ». Les mots inspirant les mots, Vigneault en a toujours d’autres dans sa besace. « On a confiance dans les mots parce que c’est le fil conducteur pour aller à l’autre. Le langage, c’est le premier réseau. Si les gens comprenaient ça, les politiques, dans l’éducation, ils éviteraient à tout prix l’école à trois vitesses. Tout le monde devrait être instruit égal. Ceux qui réussissent pas, si on les sépare, c’est pire. On acquiert énormément de n’importe qui si on fait attention. On transforme ce qu’on écoute, on l’intègre, ça enrichit qui nous sommes. Nous acquérons constamment ce qui nous aide à mieux comprendre ce qu’est l’humanité, comment ça avance et comment ça recule. »
Les élections sont prises à partie, tiens, notre barde national a toujours, tout le temps, des choses à dire, à transmettre. Eh ! Il se trouve que le pays qui est son doux langage, il l’habite. « Un pays qui est déjà habité, déjà conquis, déjà perdu, déjà vendu, déjà refait, déjà cru, un pays comme moi je me suis fait. Et j’habite le pays fait par les autres. Le vrai pays est un pays d’en dedans. Le vrai lieu de notre conversation, c’est là. » Il se touche le cœur.
Les mots tentaculaires de Gilles Vigneault
Les mots de Vigneault sont partout. Samedi en après-midi, tiens, dans le cadre du Festival international de la littérature (FIL), une création sera récitée et jouée. Elle s’intitule Sentiers intérieurs, et le programme présente ainsi la chose : « En écho aux lieder de Schubert, le FIL et la Salle Bourgie s’unissent pour créer un nouveau cycle pour voix et piano, composé par Simon Leclerc à partir de poèmes de Gilles Vigneault, dont certains sont inédits. » Citons encore, c’est trop beau : « Le poète plein de prose / qui rêvait de devenir / le début de quelque chose / qu’on nommerait l’avenir ».
C’est précisément l’avenir qu’il avait en tête ces derniers mois alors qu’il négociait avec la compagnie de disques Bravo la prise en charge du catalogue de ses chansons, qui auront désormais leur bonne place à demeure sur les plateformes numériques autant que chez les disquaires survivants. Vigneault, il faut le rappeler, s’appartient depuis longtemps : édité chez Columbia dans les années 1960, il a fondé sa compagnie de disques, Le Nordet, en 1971. Pour transmettre, comprend-on, la première étape est d’œuvrer à sa propre enseigne.
« J’ai confié tout mon catalogue à Bravo parce que j’avais un problème : le catalogue était en danger d’être utilisé autrement. Et moi, ce qui me faisait peur, ce qui m’a toujours fait peur, par-dessus tout, c’est de voir une de mes chansons, n’importe laquelle, devenir un commercial pour vendre des automobiles. Ça, c’est le comble de la déchéance pour moi. Alors, si j’ai agi ainsi, c’est pour protéger le catalogue. » Plus gros qu’un catalogue de magasin à rayons, avec rien d’autre que paroles et musiques dans les étalages. « Le catalogue, c’est un peu plus de 450 chansons. Ça commence quand même à être un gros morceau. »
Histoire de mettre en valeur tout de suite ledit catalogue, Bravo a lancé pour la rentrée un album de réinterprétations, Au cœur du pays, qui est en fait le prolongement d’un documentaire sur Vigneault diffusé en 2024. Le Devoir a parlé à Louis-Jean Cormier de ce remarquable disque au moment de la sortie, projet qui a ceci de particulier que tout y est dénudé : piano-voix, guitare-voix, presque rien d’autre. À la demande de Cormier, Vigneault a participé. Ravi de faire partie de la transmission. « La transmission, c’est le rêve d’un auteur-compositeur qui se réalise. Et cet album, c’est de la transmission réussie. On a sorti les chansons de leurs habits trop guindés. Une fois toutes nues, Louis-Jean les a rhabillées autrement. Juste un peu. C’était son idée. »
Champion de la dédicace poétique, Vigneault a écrit aux participants ce mot de remerciement : « C’est beau de voir chaque sillon / faire son devoir / de transmission ». Et l’intarissable d’ajouter : « Un petit mot pour dire avec un sourire : c’est très important ce que vous faites… »
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