Dans le calepin de l’éditeur adjoint | Thélyson Orélien : La Presse poursuit son enquête

Le monde de la littérature est dans la tourmente avec le cas de Thélyson Orélien. Mais ce n’est pas le premier du genre.
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Il y a eu l’histoire du prix Nobel Olga Tokarczuk, qui a reconnu en mai dernier avoir fait un usage limité de l’intelligence artificielle (recherche, tests d’idées), comme le rappelle la directrice générale de l’ANEL, Karine Vachon, dans notre texte du jour.
Lisez « Peut-être qu’il faut que j’arrête d’écrire »
Et il y a plus proche encore du cas Orélien : celui de Jamir Nazir, nommé plus tôt cette année lauréat 2026 pour la région des Caraïbes du Commonwealth Short Story Prize, avant de remporter également le prix global.
Des observateurs ont soumis sa nouvelle au détecteur d’IA Pangram… qui a attribué un score de 100 % de contenu généré par IA.
La controverse a ébranlé la Commonwealth Foundation, qui lui avait remis le prix. Elle a rappelé que le règlement exigeait des œuvres originales et que les auteurs avaient attesté respecter les conditions. Puis elle a mené un examen du processus créatif de l’auteur en creusant ses brouillons, ses versions, ses notes.
Conclusion : la Fondation s’est dite convaincue que l’IA n’avait pas été utilisée pour écrire les textes gagnants. Et elle a maintenu le prix.
Est-ce que ceci exonère Thélyson Orélien ? Pas du tout. Pas plus, en fait, que le score de 94 % sur Pangram le condamne sans appel !
Pour tester l’outil et en évaluer la rigueur, j’ai moi-même fait le test hier soir, avec un essai que je publie la semaine prochaine sur l’objectivité journalistique.
J’ai déposé l’intégralité de mon manuscrit dans Pangram.
Résultat : 12 % IA.
Bon. Ça veut dire quoi, ça ? Il détecte un recours à la machine pour traduire ? Transcrire ? Corriger le texte ?
D’ailleurs, Jamir Nazir a dit utiliser la dictée vocale de Google Keyboard sur Android, en rentrant quelques lignes à la fois, ce qui aurait pu induire Pangram en erreur.
J’ai donc pris les phrases soupçonnées par l’outil de détection une par une… puis je les ai comparées avec mon manuscrit initial, déposé à mon éditrice Noémie Larouche le 27 novembre 2024 à 15 h 43. Je précise le moment, car l’automne 2024 était bien avant qu’on s’approprie largement les outils d’IA, qui étaient alors moins développés (rappelez-vous les mains à six doigts).
Ce que j’ai constaté est fascinant : Pangram a signalé quatre phrases qui sont à la fois dans la version finale de mon livre et dans le document de travail produit il y a deux ans. Elles commencent toutes de la même manière : « Comment couvrir… », « Comment traiter… », « Comment jouer… », « Comment appliquer… ».
Clairement, Pangram repère un motif stylistique qu’il juge statistiquement « artificiel »… mais qui n’est en réalité qu’une répétition. Ce qui semble avoir déclenché le détecteur, c’est l’accumulation de phrases interrogatives parallèles, de longueur comparable, avec syntaxe régulière.
Et qui lit mes textes depuis 25 ans peut reconnaître certains tics : des répétitions, certes, mais aussi des phrases courtes, des phrases interrogatives (et beaucoup trop de points de suspension…).
Bref, c’est un faux positif.
Ce qui nous ramène à Thélyson Orélien. A-t-il eu recours à l’IA ? Il nous assure que non. Pour le moment, donc, c’est sa parole contre celle de la machine. Nous allons donc continuer de creuser la question.
Je constate comme tout le monde que les scores affichés dans tous les tests menés frôlent les 100 %. Ce qui suscite des questions et des doutes tout à fait légitimes.
Mais, comme a écrit la Commonwealth Foundation il y a quelques mois, « ces outils peuvent servir d’indicateurs utiles d’une implication potentielle de l’IA […], mais ils ne peuvent, à eux seuls, fournir une preuve concluante ».
Autrement dit, un score de détection n’est pas un verdict, c’est une raison de poser des questions, de creuser, de vérifier (hum, je me demande si Pangram signalerait cette phrase aux éléments répétitifs…).
À La Presse, nous continuons donc de vérifier les allégations qui touchent Thélyson Orélien, qui a publié 10 textes chez nous depuis 2025, incluant celles, apparues dans les dernières heures, qui touchent un texte publié dès 2013.
Quant aux maisons d’édition, on peut présumer qu’elles vont creuser les différentes versions du manuscrit avant de se prononcer de manière décisive.
Car ce que montre l’affaire Nazir, c’est qu’on ne peut s’arrêter à un score positif. Et surtout, qu’un motif stylistique n’est pas une preuve de provenance artificielle.
Fait intéressant : dans la foulée de la controverse, Jenna Russell, chercheuse chez Pangram, a affirmé que l’outil avait détecté de forts indices d’un recours à l’IA dans les textes de trois des cinq lauréats régionaux de 2026, dont celui de Jamir Nazir.
La bonne posture consiste donc à prendre le temps de bien enquêter avant d’accuser.
La question n’est pas de savoir quel score donne Pangram ou les autres détecteurs, mais bien si l’explication de l’auteur et les traces de son parcours artistique le disculpent. Nous poursuivons donc notre travail d’enquête.
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