Harcèlement scolaire : comment les écoles se forment pour prévenir et intervenir

La meilleure façon de prévenir le harcèlement, c’est aussi d’apprendre à bien vivre en groupe. Jouer ensemble, respecter l’autre, apprendre à coopérer… Cela paraît évident. Mais cela s’apprend.
À l’école Notre-Dame de Cheratte, les élèves de 4e, 5e et 6e primaire participent régulièrement à des activités de prévention inspirées de la méthode KiVa – Objectif Groupe. Tous les enseignants d’école ont été formés à cette méthode à l’Université de Paix à Namur.
Beaucoup de ces activités sont des jeux. Pour l’un d’entre eux, Florence Lehanne, enseignante en 4-5-6e primaire, cache une élève sous une couverture. Aux autres de deviner qui a disparu.
Le jeu paraît simple. Mais il permet déjà de travailler une question essentielle : est-ce que je fais attention aux autres ?
Jeu de la couverture à l’école Notre-Dame de Cheratte © Tous droits réservés
"J’avais l’impression d'être oubliée"
Pour l’une des élèves, l’exercice provoque une émotion inattendue.
Sous la couverture, elle attend que ses camarades retrouvent son prénom. Le temps passe. Elle commence à se sentir triste.
Personne n’arrivait à voir que j’avais disparu
Pour d’autres, ne pas être retrouvé tout de suite provoque plutôt le rire.
"Ça en dit long sur la manière dont ils appréhendent la vie de groupe : sont-ils à l’aise ou angoissés ? Certains vont trouver ça drôle qu’on les oublie, d’autres vont être très perturbés", explique Florence Lehane, leur enseignante, qui a été formée à la méthode KiVa par l’Université de Paix.
L’exercice permet ainsi d’observer les réactions de chacun et de travailler sur la vie de groupe.
Florence Lehane et ses élèves à l’école Notre-Dame de Cheratte © Tous droits réservés
Apprendre à voir ce que vit l’autre
Un autre exercice consiste à mimer des émotions et à essayer de les reconnaître chez les autres.
L’objectif n’est pas de parler constamment de harcèlement. Les enfants apprennent d’abord à mieux se connaître, à communiquer et à prendre leur place dans le groupe.
"Les enfants, eux, ils le vivent comme une activité de vivre ensemble, de cohésion de groupe", explique Joséphine Jasko, la deuxième enseignante en 4-5-6e primaire.
Ces activités font partie du travail de l’équipe de prévention de l’école.
Pour Florence Lehane, la formation a notamment permis de mieux comprendre ce qui relève réellement du harcèlement. Avant, dit-elle, le mot était parfois utilisé pour tout : une dispute, un conflit entre enfants.
La formation leur a donné des repères pour distinguer les situations et surtout pour savoir comment réagir.
Joséphine Jasko et Florence Lehane, enseignantes en 4-5-6e primaire à l’école Notre-Dame de Cheratte © Tous droits réservés
Des outils pour les conflits du quotidien
Le travail ne s’arrête pas aux situations de harcèlement.
Lorsqu’un conflit survient, les enfants sont invités à raconter les faits, à identifier ce qu’ils ressentent et à formuler une demande.
On se pose, on entend les enfants
Joséphine Jasko estime, elle aussi, être aujourd’hui mieux équipée. Les enfants apprennent notamment à décrire une situation " comme une caméra " : d’abord ce qu’ils ont vu ou vécu, puis leur émotion et enfin ce qu’ils demandent.
Cette manière de faire demande du temps, mais cela en vaut la peine.
Les enseignantes ont donc décidé de réserver chaque semaine un moment d’échange sur le vécu des enfants, même lorsqu’une heure complète n’est pas possible.
Une équipe pour prévenir, une autre pour intervenir
La prévention ne peut cependant pas tout empêcher.
Une équipe d’intervention plus restreinte est donc chargée de prendre le relais lorsqu’une situation de harcèlement est identifiée.
Cette distinction entre prévention et intervention fait partie de la méthode KiVa. Le travail préventif vise notamment la cohésion, la reconnaissance des émotions et les relations entre élèves. L’intervention permet d’agir lorsqu’une situation de harcèlement est avérée.
Pour Florence Lehane, c’est l’un des apports essentiels de la formation : ne plus rester sans réponse.
"Maintenant, on sait comment on doit intervenir", explique-t-elle.
Elle constate même que certaines situations ont pu être stoppées et évoluer complètement grâce à cette nouvelle manière d’agir.
Ecole Notre-Dame de Cheratte © Tous droits réservés
De la prévention à l’intervention
Florence Lehane et Joséphine Jasko ont été formées à l’Université de Paix, à Namur.
L’ASBL forme aussi des équipes du secondaire. Nous avons pu assister à une partie d’une formation consacrée à l’intervention, lorsque la prévention ne suffit pas et qu’une situation de harcèlement est actée.
Les participants travaillent dans différentes écoles secondaires et se forment dans le cadre de #BetterTogether.
Pascaline Gosuin, formatrice depuis plus de dix ans, encadre cette formation.
Formation #BetterTogether à l’Université de Paix à Namur © Tous droits réservés
Détecter, écouter, intervenir
Pour les professionnels de l’école, la première étape consiste à savoir repérer une situation de harcèlement.
Ils apprennent ensuite différentes méthodes d’intervention et leurs limites : certaines situations peuvent être prises en charge par l’équipe, d’autres nécessitent de travailler avec le PMS ou d’autres intervenants.
Car intervenir dans une situation de harcèlement ne revient pas à arbitrer une simple dispute entre deux élèves.
Le groupe d’entraide, un outil clef
Dans de nombreuses situations, d’autres élèves sont impliqués dans le harcèlement.
Ces témoins peuvent donc devenir une partie de la solution grâce au groupe d’entraide. L’une des méthodes travaillées consiste à réunir autour de l’élève en difficulté des camarades susceptibles de l’aider.
Il ne s’agit pas de transformer la rencontre en tribunal. Le point de départ est la souffrance de l’élève et la manière dont le groupe peut faire évoluer la situation.
Même les élèves qui participent au harcèlement peuvent, dans certains cas, être intégrés à cette démarche. Si leur comportement change, c’est toute la dynamique du groupe qui peut évoluer.
Formation #BetterTogether à l’Université de Paix de Namur © Tous droits réservés
L’empathie comme levier d’action
Pour Pascaline Gosuin, l’empathie occupe une place centrale dans ce travail.
Avant de demander à un élève de comprendre ce que ressent un autre, il faut parfois lui permettre de prendre du recul par rapport à ses propres émotions.
L’objectif est ensuite de l’amener à regarder la situation depuis le point de vue de l’autre.
L’empathie est, pour la formatrice, "le nœud", "l’essence" et "le cœur" du travail réalisé avec les groupes.
Quand le problème devient aussi une question de temps
Reste un obstacle très concret : comment trouver le temps d’intervenir ?
Une équipe peut être formée et disposer d’outils. Encore faut-il pouvoir se réunir, répartir les rôles, suivre la situation et vérifier ensuite si elle évolue.
Dans certaines écoles, les équipes utilisent leurs heures de fourche ou leurs pauses pour se réunir. Certaines directions libèrent également des plages horaires communes.
Amandine Dethier, enseignante et coordinatrice de projet dans une école secondaire, le constate elle aussi : le bien-être des élèves nécessite parfois de prendre du temps en dehors des heures de cours.
Toutes les équipes ne sont évidemment pas encore formées. Mais l’objectif de la Fédération Wallonie-Bruxelles est de généraliser ce type de formation dans les écoles.
Reste un enjeu essentiel : donner aux enseignants le temps et les moyens de mettre ces outils en pratique.
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