Thierry Larose à découvert
Thierry Larose est une personne réservée. Il l’est dans ses chansons aussi. Il a souvent eu tendance à se raconter subtilement, caché derrière des personnages. Sur Le X du Y, son troisième album, il essaie autre chose. « Je pense que je suis quand même pudique à la base, admet-il. Et c’est dur de se dévoiler. Mais je me rends compte en vieillissant que les expériences les plus gratifiantes de ma vie, c’étaient les fois où j’ai laissé tomber ma garde. »
La pochette donne déjà un indice. Après deux albums aux couvertures graphiques, Thierry Larose apparaît cette fois en gros plan. Il raconte en riant avoir eu une conversation avec Rachel Leblanc, alias Vanille, dont les deux premiers albums étaient eux aussi sortis à peu près en même temps que les siens. Pour leur troisième, ils en étaient arrivés à une conclusion : il était peut-être temps de se montrer… Ce qu’ils ont fait tous les deux. « Là, c’est ma grosse face, le cover. Je voulais que ça donne l’impression qu’on a plus accès à moi, peut-être. Dans les textes, aussi, je voulais délaisser un peu le langage fleuri que j’utilisais dans le temps. Les personnages aussi », précise-t-il.
Les mots qui ne suffisent pas
Il y a donc des chansons clairement autobiographiques et une, surtout, devant laquelle les vieux réflexes de protection ne fonctionnaient plus : Brille encore parle de la mort d’une amie. Thierry Larose a tout de suite su qu’il ne pouvait pas écrire cette chanson en installant une distance entre lui et ce qu’il racontait.
« J’avais cette manie-là de me cacher dans l’écriture, ajoute le musicien. Juste pour camoufler l’émotion, j’avais une espèce d’écran protecteur entre moi et le sujet. » Il décrit ainsi Brille encore comme la chanson la plus difficile du disque sur le plan émotif. L’écrire l’a forcé à retourner dans ses souvenirs d’enfance et à aborder son deuil de front. À la fin de la pièce, ce sont les instruments qui prennent le relais. Une première guitare répond à une deuxième dans ce que Thierry imagine comme une conversation qui se poursuit alors que lui n’a plus les mots. « C’est un des moments musicaux dont je suis le plus fier de ma vie », laisse tomber l’artiste.
Cette fois-ci, Thierry choisit de présenter un disque plus précis et surtout plus près de l’énergie que ses chansons avaient acquise sur scène. Avec les années, ses spectacles étaient devenus plus intenses, même si ses albums restaient plus sages. « Je voulais réduire un peu le fossé entre l’énergie du disque et celle du spectacle », raconte-t-il.
Le titre de l’album est né d’un moment beaucoup plus léger. Thierry et des amis s’amusaient à dresser la liste des albums québécois construits sur une formule qu’ils trouvaient particulièrement répandue : le quelque chose du quelque chose.
La blague a fini par devenir une chanson sur laquelle les titres sont réorganisés pour rimer et pour qu’une petite histoire apparaisse dans leur succession. « C’était vraiment un jeu, c’était ludique. Il y a un petit côté irrévérencieux à la base, mais je poursuis la tradition de ces albums qui sont tous intitulés selon la même recette. Il y a un petit côté hommage là-dedans aussi », assure-t-il.
Comme en 1988
Pendant la tournée du spectacle Le roy, la rose et le lou[p], Thierry participait aussi à une tournée hommage à Sylvain Lelièvre. Après un concert, Éric Lelièvre, le fils de l’auteur-compositeur-interprète, lui a fait une proposition assez incroyable… Dans les archives familiales dormait une vieille démo instrumentale enregistrée en 1988, accompagnée de paroles incomplètes. S’il la voulait, elle était à lui. « J’étais comme : “Oh my God, quel honneur”, lance Thierry. Mais quel stress aussi. » Cette chanson, c’est Monongahela. Pour terminer le texte, l’auteur-compositeur s’est plongé dans l’intégrale des paroles de Sylvain Lelièvre et a tenté de prolonger ce qui existait déjà plutôt que d’y imposer sa propre plume. Certains éléments de la cassette originale ont même survécu à la nouvelle version. « C’était comme de l’archéologie musicale, image-t-il. Puis c’est Sylvain Leliève qu’on entend au clavier sur la toune. » Le résultat détonne volontairement. Le X du Y se veut ancré dans le présent, mais Monongahela conserve quelque chose de 1988, jusque dans ses sonorités.
Le processus lui-même a changé. L’album Sprint ! avait été construit dans l’urgence programmée : le groupe arrivait le matin, montait une chanson et l’enregistrait le soir. Pour Le X du Y, Thierry a fait des maquettes pour la première fois. Les chansons ont traversé un long « processus d’entonnoir », d’abord avec Léo Leblanc, puis avec Alexandre Martel à la réalisation. Thierry joue lui-même une quinzaine d’instruments sur l’album : « J’avais des idées très précises de ce que je voulais. C’est le processus le plus long que j’ai vécu. Je ne veux pas faire de surplace. Sprint 2, ça aurait vraiment été moins bon. »
Même la guitare, l’instrument auquel il est étroitement associé sur scène, prend une place différente. Il a toujours composé presque toutes ses chansons au piano, mais, cette fois, il voulait que ses solos de guitare existent réellement sur disque plutôt que de devenir un « nanane » réservé aux spectacles.
D’autres nouveaux défis se sont ajoutés à la liste. Dernier métro lui a notamment donné du fil à retordre, à cause de sa mélodie vocale « vraiment acrobatique ». Une première version était terminée lorsqu’il a rappelé Alexandre Martel : « Je lui ai dit : “Je vais refaire la voix sur ça. Je sens que je suis capable de mieux faire.” Puis je suis vraiment content de l’avoir fait. »
L’étiquette de nouvelle chanson québécoise, à laquelle son nom est régulièrement associé, l’amène rapidement à nuancer l’idée de ce nouvel âge d’or d’une industrie où tout demeure fragile. Il accepte plutôt d’appartenir à quelque chose de plus grand que lui. « C’est important de trouver sa communauté en ce bas monde. Surtout en musique, surtout quand tu fais un travail créatif, lance-t-il. Dans la vie, tu ne peux pas forcer quelqu’un à aimer quoi que ce soit. Tu peux juste aimer des choses et espérer que ça se propage. J’ose espérer que l’amour que j’ai pour la culture québécoise est contagieux. »
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