« La vraie valeur, c’est la donnée » : Withings défend sa décision de faire payer la synchronisation avec Apple et Strava
Après la polémique qui a éclaté le 13 octobre, Withings prend la parole pour la première fois auprès de Numerama. La marque explique pourquoi elle réserve désormais la synchronisation des données vers Apple Santé, Health Connect et Strava aux abonnés Withings+, son abonnement à 10 euros par mois. Withings ne prévoit pas de faire marche arrière et assume la décision « la plus dure » de son histoire : selon elle, à l’heure de l’IA générative, ne pas monétiser ses données est une menace pour une entreprise de santé.
Le 13 octobre, une polémique a éclaté sur les réseaux sociaux : de nouveaux acheteurs de produits Withings ont découvert qu’ils ne pouvaient plus envoyer leurs mesures vers Apple Santé, Health Connect (Google) ou des applications comme Strava sans souscrire à l’abonnement Withings+, facturé 9,99 euros par mois. Décision commerciale ou simple erreur de communication ? Une page d’assistance sur le site de Withings confirmait que le changement est voulu.
Forcément, la réponse de Withings était très attendue. Mercredi soir, Numerama s’est entretenu avec Vincent Brand, chef de produit digital chez Withings, pour comprendre ce choix. L’entreprise assume sa position et reconnaît qu’il s’agit d’un changement difficile : « Il y a des décisions qui sont dures à prendre, c’est sûrement la plus dure. On pense que c’est la meilleure pour la longévité de Withings. »
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Withings pense que les données valent désormais plus que les produits
« On évolue dans un monde où, pour nous et pas mal d’entreprises, la valeur a bougé. Ce qui faisait notre valeur hier, c’était le hardware, les études cliniques. Les gens achetaient des produits. Aujourd’hui, la valeur, c’est la donnée », explique à Numerama le responsable de l’expérience logicielle de Withings.
Le coupable de ce changement tient en deux lettres : IA. Pendant des années, les utilisateurs de balances Withings consultaient leurs mesures dans l’application de la marque ou les envoyaient vers Apple Santé, sans que cela pose problème. Les données s’accumulaient sans que personne ne sache vraiment quoi en faire. « La donnée n’avait pas de valeur », résume Vincent Brand. « Avant, elle n’était pas interprétable. »
Et puis, ChatGPT est arrivé. « Demain, les usages passeront par l’IA », prévient Withings. Vincent Brand reproche aux applications spécialistes de l’analyse de données santé, comme ChatGPT Health ou Bevel, d’exploiter les données des produits Withings gratuitement : « Nous, on prend des risques pendant trois ans en R&D. Tout est simple pour eux ». La marque n’est pas totalement opposée à l’IA, au contraire : elle propose son propre assistant dans son application et a lancé un serveur MCP pour connecter ses données nativement à ChatGPT ou Claude… à condition de posséder l’abonnement Withings+.

Face à cette concurrence qu’elle juge déloyale, Withings estime ne plus pouvoir vivre de la seule vente d’appareils. La marque laisse même entendre que ses produits pourraient baisser de prix pour rivaliser face à des balances chinoises vendues parfois moins de 30 euros et compatibles avec Apple Santé. Pour Withings, la balance devient un « médium pour créer de la donnée » et la vraie valeur se trouve dans l’application : « On veut être la super app de santé en Europe. » Bref, Withings veut que son produit principal soit son application.
La souveraineté européenne : l’autre pari de Withings
Autre point abordé lors de notre entretien : celui de la légalité de la décision de Withings. La marque réfute l’idée qu’elle enfreindrait le droit européen, puisque l’utilisateur garde la main sur ses données : « L’exportation de données via CSV, PDF, Health Link, c’est gratuit. Tout ça, c’est la loi. » Withings confirme en revanche que les nouveaux clients ne pourront plus envoyer gratuitement et automatiquement leurs mesures chez Apple ou Google, il faudra ruser avec les données brutes pour se créer des automatisations sans payer.
Pour justifier son changement, Withings mise aussi sur l’argument de la souveraineté : « Vous envoyez vos données à une entreprise américaine alors que le champion européen de la santé, c’est nous », explique Vincent Brand en parlant de l’utilisation de ChatGPT ou Claude pour analyser ses mesures de santé.
Le discours rappelle celui de Mistral AI ou des défenseurs de l’IA locale : Withings espère que sa clientèle du futur, pas celle déjà installée, le choisira car Européen. On remarque tout de même une légère incohérence dans ce discours : l’abonnement est désormais la seule clef d’accès qui permet aussi d’exporter ses données vers Apple Santé ou ChatGPT, qui sont des Américains. Et les personnes qui souhaitent « juste » synchroniser ces données paieront donc un abonnement français… pour alimenter des applications internationales.

Les anciens clients, eux, devraient rester épargnés. « Les personnes qui nous ont fait confiance il y a un an, cinq ans, dix ans ne sont pas impactées par ce changement de business model. On ne l’applique qu’aux nouveaux utilisateurs. »
Withings joue son avenir et espère réussir sa transformation
Pour Withings, « c’est une question de survie » explique Vincent Brand. Withings existera dans cinq à dix ans uniquement s’il change de modèle économique. « On prépare l’avenir, l’entreprise doit être robuste », insiste-t-il, tout en reconnaissant que l’entreprise est la première parmi les fabricants d’objets connectés à franchir ce pas. « Dans toute décision, il y a une part de risque. »
Si la transparence de Withings est à saluer, on peut néanmoins parier sur le fait que sa décision restera très controversée. Les exemples passés, dans la santé comme dans la maison connectée, montrent que les utilisateurs délaissent souvent les systèmes fermés. La maison connectée a fini par se ranger derrière le standard Matter pour garantir l’interopérabilité et Strava a essuyé de vives critiques quand il a restreint l’accès à son API. Withings semble parier sur le fait que les clients seront prêts à utiliser son application pour tout… mais prend aussi le risque de perdre une grande partie du marché.
Qui plus est, à une époque où tout est à portée de reverse engineering : Whoop en a fait les frais, Sony également. Deux entreprises qui ont eu des positions publiques pouvant contrarier les utilisateurs. Et dans les utilisateurs en colère, il y a fort à parier qu’il y ait un développeur capable d’open-sourcer la totalité de la proposition de Withings à l’aide de LLM spécialisés.
« Aujourd’hui, on reçoit des tweets de colère. Hier, on recevait des messages de gens qui nous remerciaient d’avoir sauvé leur vie », nous répond Withings quand on l’interroge sur le risque d’avoir pris une mauvaise décision.
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