CNN TürkABD üssünde gece yarısı gelen ihbar neydi? | 85 hane boşaltıldıPunchMessi scores 76th free-kick goal, moves within two of all-time recordThe Jerusalem PostIran suspected in bomb plot against RAF base used by US Air Force, UK police investigating - reportInquirerITCZ to bring rains, thunderstorms to Visayas, Mindanao on MondayESPNPayton: Broncos can't keep relying on comebacksBollywood HungamaEXCLUSIVE: Srikanth makers Tushar Hiranandani and Nidhi Parmar Hiranandani announce Ragda 25; film based on Indian Army’s first experimental batch of 25 womenESPN Deportes'Chino' Huerta sufre amargo regreso a CUDaily MaverickBOOK REVIEW: Half Lives — Exploring intimate-partner violence and migration with nuanced sensitivity한겨레보금자리론, 부부 중 1인 소득 7천만원 이하면 신청 가능해진다SözcüAKP’li Kaya’nın malvarlığı araştırılacak mı?النهارصياغة الصمتThe Japan TimesNGO recruiting four-legged ‘specialist’ to help deal with bear incidents
The Daily Newsstand · Free, Always
Monday, September 28, 2026

Michel Jean, figure de proue d’un vent en poupe

Translate

Michel Jean attendait dans le hall de son hôtel, rue Sherbrooke, près du Musée des beaux-arts de Montréal. Il a hoché la tête à l’arrivée du journaliste du Devoir puis salué un troisième homme sur son départ. C’était le voiturier de l’hôtel. Le passionné a lu plusieurs livres de Michel Jean, qui lui a donné en exclusivité et dédicacé le dernier, Nishim. Le roman publié au Seuil en France arrivera en librairie des deux bords de l’Atlantique dans quelques jours.

« C’est le gars qui s’occupe des voitures des clients et c’est un personnage de roman, un grand lecteur », a résumé le romancier en s’asseyant à une table du restaurant de l’hôtel.

Des lecteurs, Michel Jean n’en manque pas et ses décennies passées à l’écran de TVA le rendent aussi reconnaissable que Sophie Thibault. Pour faire court : c’est une vedette des lettres et des écrans.

Son mégasuccès Kukum (2020) s’est vendu à plus de 350 000 exemplaires, dont 300 000 rien qu’au Québec. On mesure l’exploit en se rappelant qu’il faut en écouler 3000 ici et 10 000 en France pour « brander » un best-seller.

Nishim poursuit la « mythologie familiale » amorcée avec Kukum. Le roman entrecroise les récits de deux cousines, Jeannette et Claude (mère de Michel), chacune petite-fille (nishim en innu-aimun) d’Almanda, la grand-mère (kukum). Elles incarnent deux trajectoires autochtones du Québec, deux destins de femmes innues au XXe siècle : l’une accompagnant la modernisation par la Révolution tranquille et ses suites ; l’autre cherchant à préserver le mode de vie traditionnel de son peuple après de terribles années de sévices et d’acculturation forcée au pensionnat et la destruction du territoire ancestral.

« La question des différents visages du racisme ou de la colonisation me travaille depuis longtemps parce que ça fait partie des angles morts », explique l’auteur installé au restaurant de l’hôtel. Il a bûché trois longues années sur le tapuscrit et même écrit Kabasa (2025) en temps de blocage sur Nishim.

« Ces deux femmes ont été les deux plus importantes de ma vie. J’ai commencé le livre après leur mort. J’ai fait beaucoup de recherches. À un moment donné, j’ai trouvé la structure, en deux temps : Jeannette allait porter le roman et ma mère allait intervenir dans certains chapitres. J’ai finalement réussi à écrire le livre en six mois. J’étais comme en dehors de moi-même, comme si je ne comprenais pas que j’écrivais sur elles. »

Québec, terre blafarde

La parution de Nishim dans la collection littéraire « Cadre rouge » rajoute du prestige et de l’intérêt. Michel Jean avait déjà percé en France, chez Points, aux Éditions Dépaysage et dans la collection « Voix autochtones», également au Seuil.

« Je publie de la fiction et, dans la fiction, on aborde énormément de sujets sociaux, sociétaux, politiques, géographiques, dit la directrice éditoriale Bénédicte Lombardo, jointe à Paris, pour expliquer le choix de sa nouvelle recrue. Donc, en fait, pour moi, ça a toujours été central de s’intéresser à d’autres peuples et à d’autres cultures, et surtout à la persistance de la culture des minorités. »

Michel Jean raconte sa culture, la réalité des Innus, dans des scènes réelles et d’autres brodées sur un canevas respectant l’histoire familiale et les grandes transformations du Québec des dernières décennies. Des pages enténébrées racontent la vie de Jeannette, arrachée avec ses frères et sœurs à sa famille pour être rééduquée au pensionnat de Fort George ouvert en 1930 pour « tuer l’Indien dans l’Indien ». Le Québec a compté six pensionnats pour les Premières Nations et quatre pour les Inuits, et le Canada en a totalisé 139.

« Les blessures les plus douloureuses, les plus dangereuses sont celles qui se cachent en nous. Les invisibles. Les sanglantes. Elles nous rongent les entrailles longtemps, s’infectent avec les années. Ce sont les putrides. Les mortelles, écrit Michel Jean en faisant témoigner sa tante Jeannette. J’ai été une enfant heureuse. Le territoire, mes parents, la Péribonka, Pejuakami […]. Puis tout a basculé. Les années au pensionnat m’ont injecté de pleines doses de colère et de haine dans le cœur. C’est difficile de guérir de ça. De chasser le diable qui s’est installé dans vos chairs et dans votre âme. Ça prend une vie, quand on a de la chance ».

Les Canadiens français et les Québécois en particulier, réputés déclassés au Canada, ont de la difficulté à s’admettre eux-mêmes comme colonisateurs oppresseurs des peuples et destructeurs de cultures. Le nouveau livre de Michel Jean vient encore ébranler les certitudes autocongratulantes répétées ad nauseam.

« Le gouvernement du Québec a donné la forêt à des compagnies et fait construire un barrage sur un territoire qui appartenait aux Innus depuis 5000 ans, rappelle l’auteur en entrevue. […] Je pense que le Québec est la seule province qui n’a pas signé de traité avec les Autochtones, sauf à la Baie-James, parce que la Cour supérieure l’a imposé. La langue innu-aimun est considérée comme une langue étrangère et ceux qui la parlent ne peuvent pas l’utiliser au travail. En Suède, les documents officiels sont traduits en langues sames. »

France, terre d’accueil

La leçon porte aussi en Europe, et surtout France. Le livre est édité tel quel, dans son français québécois, avec comme seul appareil explicatif deux cartes et un arbre généalogique. Aux lecteurs de faire des recherches Web pour comprendre qui était René Lévesque ou ce qu’a été la crise d’Oka.

« Les Français sont rendus ailleurs, dit l’auteur. Ils sont capables d’en prendre. La France veut lire des histoires qui présentent d’autres réalités. Je fais ça au Québec. D’autres le font. Ça montre que notre littérature est dynamique en ce moment. »

Bénédicte Lombardo repousse l’idée voulant que s’ouvrir à la diversité des voix et surtout aux voix des minorités opprimées participerait du « wokisme », comme on dit là-bas. « En France, en fait, il y a un vrai intérêt en ce moment pour la littérature québécoise de manière générale, pas forcément autochtone. Et je pense qu’il y a un développement de la littérature au Québec qui fait que ça correspond aussi à ce que les lecteurs aiment aujourd’hui : des voix différentes, des voix peut-être plus novatrices aussi, je ne sais pas. »

Clémentine Goldszal, journaliste culturelle, responsable du prix littéraire du magazine Elle, vient de consacrer la une du prestigieux magazine M du Monde au sujet avec un article intitulé « Une rentrée littéraire marquée par les écrivains québécois ». La synthèse très éclairante, forgée après du travail de terrain au Québec (avant l’affaire Thélyson Orélien…), dresse une liste partielle d’une dizaine de publications de la rentrée d’automne, de Lait cru de Steve Poutré (Les Escales) à Soleil d’abandon de Mathieu Rolland (Plon).

En entrevue, elle revient sur des pistes d’explication.

« Vous avez d’abord un français qui est un tout petit peu différent du nôtre. Vous avez cette culture nord-américaine. Mais, d’un point de vue narratif aussi, je pense que la description des espaces du Québec est très exotique pour la France. Et puis, étant nord-américains, vous êtes très en avance, je pense, par rapport à nous sur des questions de société, et ça se ressent dans les textes, en fait. » Elle fait référence aux questions de diversité et d’égalité, dont le féminisme.

Son article décortique aussi l’écosystème de l’édition québécoise. Au fil des ans, de nouvelles maisons, comme Le Quartanier ou Héliotrope, ont porté de nouvelles écritures qui ont percé des marchés étrangers à l’aide de programmes gouvernementaux. Une sorte de soft power littéraire serait né de cet effort.

« C’est ce que me dit l’écrivain Éric Chacour à un moment, et je l’ai mis dans le papier : “Au Québec, en gros, on n’a pas de grosses entreprises nationales, mais on est une société qui est très subventionnée et on a besoin de l’export.” Et c’est vrai que ce que tout le monde m’a décrit quand j’étais à Montréal, c’est un marché du livre au Québec qui est petit, avec donc la nécessité vitale de s’exporter pour faire des économies d’échelle, tout simplement. »

Elle évoque aussi un effet de l’ouverture de la France au Québec dans plusieurs domaines, des études universitaires au cinéma (Xavier Dolan, Monia Chokri…), en passant par l’immigration.

Michel Jean lui-même a acheté une maison en Bourgogne. Il l’a payée « des pinottes », précise-t-il. Il l’habitera peut-être un peu. Il veut surtout y installer une résidence d’écrivains autochtones.

L’auteur de Nishim a ouvert une brèche et il souhaite bien que d’autres créateurs des Premières Nations s’y engouffrent et se fassent lire et reconnaître à leur tour par un voiturier, rue Sherbrooke ou ailleurs…

View the original on Le Devoir →

KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.