Le rêve d’un chez-soi à Limoilou devient de moins en moins réalité pour la classe moyenne
Les journalistes du Devoir ont parcouru le champ de bataille électoral, un calepin de notes à la main. L’objectif : visiter une circonscription, décrire un enjeu et rapporter les propositions des partis pour le régler. Aujourd’hui, l’accès à la propriété dans Jean-Lesage.
Voilà bien longtemps que la Basse-Ville de Québec n’appartient plus à la classe ouvrière. Accéder à la propriété dans le quartier Limoilou, cœur battant de la circonscription Jean-Lesage, aux prises avec une gentrification galopante, demande un porte-monnaie bien rempli qui écarte d’emblée plusieurs jeunes familles de l’enchère immobilière. Pendant que les uns savourent leur chance de vivre dans un secteur de choix, d’autres se résignent à regarder ailleurs, chassés par des prix devenus hors de leur portée.
Les deux dernières décennies ont transformé Limoilou en petit « Plateau » de Québec : ce quartier, autrefois défavorisé, est aujourd’hui prisé par les jeunes et les moins jeunes pour son dynamisme, ses rues verdoyantes, ses bonnes tables, ses commerces de proximité, ses cafés de spécialité et sa vie communautaire bien ancrée. C’est un secteur où le cyclisme et la marche comptent bien des adeptes et où le très contesté tramway recueille la faveur de la majorité.
Beaucoup, dans la capitale, rêvent de faire leur nid dans cette enclave progressiste où il faut, cependant, un compte en banque de plus en plus garni pour espérer devenir propriétaire. Plusieurs jeunes familles aspirent à élever leurs enfants dans le cadre de vie de Limoilou — un souhait souvent assorti d’une facture qui frôle le demi-million de dollars.
« Que ce soit pour l’achat ou même la location, c’est de moins en moins accessible pour la classe moyenne », explique Laurence Bédard, courtier immobilier depuis 17 ans dans Limoilou, le quartier de son enfance. La circonscription de Jean-Lesage a beau être une des plus défavorisées du Québec, l’embourgeoisement gagne rapidement et sûrement Limoilou.
Un achat reporté, faute de moyens
Le comédien Guillaume Pelletier et sa conjointe, Ève, en ont fait les frais. Les deux louent le même 5 ½ dans le quartier Maizerets, limitrophe de Limoilou, depuis 11 ans. Le couple ambitionnait d’acheter il y a quelques années — avant que la crise sanitaire et la flambée des prix de l’immobilier fassent dérailler son plan.
« Avant la pandémie, notre but était de récolter pour pouvoir accéder à la propriété, explique ce comédien et père de deux jeunes enfants. La COVID a frappé et ç’a été tough parce qu’à l’époque, je gagnais majoritairement ma vie comme artiste, et tout a droppé. »
Pendant que les portes des théâtres demeuraient closes en raison des règles de confinement édictées par le gouvernement, le prix de l’immobilier, lui, atteignait la stratosphère. Seulement au cours des cinq dernières années, la valeur moyenne d’une résidence unifamiliale a bondi de 62 % dans le Vieux-Limoilou, où seuls 1,6 % des 8210 logements sont des maisons unifamiliales.
Au cours des 25 dernières années, la facture assortie à l’achat d’une maison a même sextuplé dans ce secteur, passant de 74 000 $, en 2001, à près de 500 000 $ en 2026.
Devant des propriétés rarissimes et hors de leur budget, plusieurs se résignent à regarder ailleurs — comme Ève et Guillaume. « Nous espérons rester dans le même coin parce que nous aimons vraiment le secteur, mais Beauport est une option, explique ce dernier. Nous regardons aussi à Sainte-Foy, mais même là, les maisons dans nos cordes sont toutes présentées comme des “beaux projets” à rénover ! »
Dans l’attente de la perle rare, la petite famille a mis son rêve d’être propriétaire sur la glace. Elle est loin d’être la seule.
« Ce que l’on observe chez les jeunes adultes, détaillait Charles Brant, directeur du Service de l’analyse de marché de l’APCIQ dans son enquête 2025 sur les intentions d’achat, c’est un décalage de plus en plus marqué entre le désir d’acheter et la capacité réelle de passer à l’action. Ce n’est pas un manque d’intérêt, mais une question d’accessibilité. »
La chance de « gagner le gros lot »
Dans leur joli condo à proximité de tout ce qui fait l’attrait de Limoilou, François Jean et Catherine Lavertu regardent parfois par la fenêtre pour tenter d’apercevoir la bonne étoile qui brille pour eux. Le couple le dit d’emblée : c’est grâce à un « très, très fort réseau d’amis » et à « la chance d’une vie » que leur petite famille de quatre jouit d’un cocon bien à elle aujourd’hui.
« En 2021, ce sont de super bons amis à nous qui nous ont offert d’acheter ici, explique Catherine. L’offre d’achat s’est réglée en 24 heures sur Messenger, sans surenchère ni courtage immobilier. On a vraiment décroché le gros lot ! »
Avant ce coup de fil salutaire, le couple se résignait à faire le deuil du centre-ville en raison des prix prohibitifs. « En banlieue, les maisons étaient plus à notre portée, mais j’avais peur de ne pas retrouver d’esprit de communauté, indique François. Ça me répugnait un peu, aussi, de devenir esclave de ma voiture. »
Le petit clan vit aujourd’hui un rêve que plusieurs convoitent sans pouvoir l’atteindre. La bienveillance règne dans leur triplex : le voisinage veille sur les enfants, s’occupe ensemble du jardin, cuisine des tartes aux pommes, des confitures et des petits plats les uns pour les autres. Ici, les petits services s’accumulent jusqu’à tisser un grand esprit de communauté.
Les deux reconnaissent leur chance — d’autant plus qu’avec la prise de valeur de leur condo depuis cinq ans, ils ne pourraient pas en faire l’acquisition aujourd’hui.
« Sans aide, je ne pourrais pas acheter l’endroit où j’habite », concède François. « On ne se considère pas comme riches, ajoute Catherine, mais on est de la classe moyenne. Si on veut des raisins verts à l’épicerie, nous les achetons. On a ce luxe-là, mais on sait que ce n’est pas le cas de toutes les familles. Qu’est-ce qu’elles font ? »
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