Bismillah, c’est les ténèbres!
En regardant les images des manifestations qui ont eu lieu un peu partout en France samedi dernier, je n’ai pas pu m’empêcher d’être fière. Ne tombez pas sur moi à bras raccourcis. Je ne parle pas de la casse, je parle du mouvement qui se lève pour que l’éducation soit considérée comme une priorité. Les étudiants des collèges et des lycées les plus négligés par l’éducation française ont su rallier à leur cause d’autres étudiants plus privilégiés, des professeurs, des parents, des élus municipaux, des citoyens et même des pompiers !
Ils ne sont pas les seuls à en avoir ras le bol. Nombreux sont les Français pour qui le coût de la vie est devenu étouffant ; même la classe moyenne n’y arrive plus et descend dans la rue. Le mouvement solidaire a malheureusement été entaché par les casseurs, ces malotrus, pilleurs et autres incendiaires sans vergogne qui ont fait tant de ravages dans leur sillage. Ils n’ont pas seulement cassé du matériel : ils ont littéralement saccagé le message. Résultat : le président Emmanuel Macron n’a parlé que de la casse et il semble n’avoir rien retenu de la cause légitime des manifestations. Il n’a pas non plus remis en doute les manifestations de violence inutile de la part des forces de l’ordre envers les simples manifestants.
Je me souviens d’avoir marché dans les rues de Paris en 1990 pour dénoncer une réforme scolaire que nous trouvions ridicule. J’avais 14 ans, j’étudiais au collège Condorcet, dans le 8e arrondissement, loin des cités et des quartiers chauds. À peine avions-nous commencé à marcher vers la place de la République que des CRS (unité spéciale de la police française) avaient tenté de nous disperser. Je me souviens d’un violent coup de matraque venu de derrière. Par chance, c’est mon trapèze qui a encaissé le choc et pas mon crâne. La douleur fut vive et mon premier réflexe aura été d’attraper un pavé et de le lancer vers les boucliers qui fonçaient sur nous.
C’est la seule fois de ma vie où j’ai ressenti une telle colère. Comment un gendarme avait-il pu frapper une enfant de 14 ans qui exerçait son droit de manifester ?
Cela me ramène au Printemps érable, lorsque je rejoignais le mouvement étudiant au moment où les manifestations devenaient le lieu de débordements policiers. Je me disais que, plus il y avait d’adultes calmes dans la rue, plus les policiers seraient sereins. Un soir, j’ai suivi un individu louche, équipé de bottes d’armée et d’une cagoule noire, l’attirail standard d’un membre du black bloc. Il renversait tous les cônes qu’il croisait. Avec un groupe d’étudiants, nous nous affairions à les remettre debout quand des policiers nous ont coincés dans une souricière. Un agent du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), bonbonne de poivre en main, m’a crié : « Cours, ma chienne ! » J’ai stoppé net et je lui ai demandé de recommencer sa phrase en utilisant plutôt les mots : « Circulez, madame ! » J’ai refusé de bouger tant qu’il ne ferait pas preuve de respect. Il ne l’a pas fait et m’a dégagé de son chemin en me poussant violemment.
Comment se fait-il que les casseurs et les contre-manifestants néonazis soient interpellés si tard ou pas du tout ces jours-ci, alors que des étudiants se font tabasser pour du simple chahut avec slogan ou pancarte ? Qui donne les ordres ? Comment organise-t-on les actions policières ? J’attends des policiers qu’ils sécurisent les manifestations, pas qu’ils lancent des grenades lacrymogènes sur les manifestants ou qu’ils cherchent à décrédibiliser leurs revendications.
Je n’ai jamais su si l’individu solitaire que je suivais en 2012 était un agent provocateur. En 1894, Jean Jaurès avait eu ce discours devenu célèbre : « C’est ainsi que vous êtes obligés de recruter dans le crime de quoi surveiller le crime, dans la misère de quoi surveiller la misère et dans l’anarchie de quoi surveiller l’anarchie. Et il arrive inévitablement que ces anarchistes de police, subventionnés par vos fonds, se transforment parfois […] en agents provocateurs. »
Grâce aux réseaux sociaux et aux médias qui ont vérifié l’authenticité des vidéos, on a pu voir d’étranges loups solitaires lancer des projectiles, tandis que le cortège était relativement calme, affairé à aider les commerçants à ranger leur terrasse. Il est impossible de prouver hors de tout doute que des agents provocateurs ont servi d’étincelle aux casseurs. Il reste que ces derniers ont contribué à faire péricliter le mouvement social vers la violence, justifiant au passage toute forme de bavure policière.
Tirée d’un message envoyé dans un groupe Snapchat du mouvement étudiant, la phrase « Bismillah, c’est les ténèbres » est devenue un slogan ironique pour les lycéens. La suite du message, truffé d’expressions anachroniques appelant à la casse, laisse croire qu’il s’agirait d’une tentative maladroite d’infiltration policière. Rien ne le prouve, mais les jeunes ne sont pas dupes pour autant, celui qui a écrit ce message ne fait pas partie de leur mouvement, et ils lui rendent ainsi la monnaie de sa pièce.
Agents provocateurs ou non, les forces de l’ordre oublient parfois que leur rôle est avant tout d’être des agents de la paix. Que ce soit en France, aux États-Unis ou ici, leur exercice semble parfois dépasser, et de loin, les limites des pouvoirs qui leur sont conférés. De 2012, on garde le souvenir de la matricule 728 et des deux jeunes hommes qui ont perdu un œil. Au sud de la frontière, on peut penser à George Floyd et aux victimes de l’ICE ; en France, cet automne, à des adolescents qui ont perdu une main ou un œil. Toute cette violence injustifiée sème un chaos difficile à contrôler.
Ici, on a appris qu’un agent du SPVM aurait uriné sur une personne en situation d’itinérance. Il est peut-être temps de revoir la formation des policiers dans nos pays démocratiques avec des cours d’histoire des mouvements sociaux, d’éthique, de philosophie et de psychologie. Leur rôle est trop important pour qu’on arme des gens qui manquent autant d’empathie et de jugement. Nous avons besoin de leur faire confiance ; pas de les craindre.
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