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Tuesday, November 3, 2026

Au Yukon, le retour des clans après plus d’un siècle de tutelle fédérale

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En 2005, la Première Nation Carcross/Tagish, dans le sud du Yukon, a fait un choix politique majeur : en signant son entente d’autonomie gouvernementale, elle a tourné le dos au système colonial de conseil de bande imposé par Ottawa pour renouer avec sa gouvernance traditionnelle fondée sur les clans. Un retour aux sources qui doit s’adapter aux réalités contemporaines.

À l’entrée du Haa Shagóon Hídi, le centre culturel de la communauté de Carcross/Tagish, six énormes totems colorés montent la garde. Ils représentent les six clans qui la gouvernent. Tels des gardiens, ils veillent sur l’un des bâtiments qui représentent le cœur de cette petite nation, située à une heure de route au sud de Whitehorse.

Ici, on lève le regard vers ces géants sculptés dans le bois et on rappelle souvent ce qu’ils évoquent : un système de gouvernance précolonial, régi par différentes maisons (moieties) et clans.

Beverly Sembsmoen devant certains des totems installés devant le centre culturel.

Beverly Sembsmoen a travaillé à la mise en place de l'entente signée en 2005.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Mais ce système a été balayé par le gouvernement canadien pour forcer l’assimilation des Autochtones. Les conseils de bande, composés d’un chef et de conseillers élus par les membres, ont alors été mis en place.

En signant une entente sur l’autodétermination en 2005 avec les gouvernements fédéral et territorial, les descendants tlingit et tagish de Carcross ont pu s’organiser autrement. Ce qui allait remplacer le conseil de bande a ainsi été détaillé dans leur propre constitution.

Car cette entente, entrée en vigueur en 2006, signifie que la nation n'est plus soumise à la tutelle du ministère des Affaires indiennes et du Nord Canada (sic), lit-on dans le document.

Ce texte est le deuxième d'une série de quatre sur les Premières Nations du Yukon.

Carcross/Tagish a donc choisi de retourner à son mode de gouvernance traditionnelle : un gouvernement clanique dont la structure administrative s'articule autour de la roue de la médecine.

Le Haa Shagóon Hídi Carcross

Le Haa Shagóon Hídi Carcross se compose de deux bâtiments principaux et accueille, en plus des clans, divers événements.

Photo : Courtoisie CYFN

Un cercle sacré divisé en quatre parties : la santé physique, la santé mentale, la santé émotionnelle et la santé spirituelle. Ces quatre dimensions doivent être en équilibre pour que l'individu – situé au centre de la roue – puisse fonctionner pleinement.

[Ce mode de gouvernance] permet de créer un dialogue communautaire. Cette [forme] de médecine, on l’intègre donc à notre structure traditionnelle, détaille Mark Wedge, ancien négociateur de l’entente.

Le fondement du système clanique repose sur les vertus et les valeurs, ajoute Beverly Sembsmoen, une aînée qui a œuvré pour l’implantation de l’entente.

Ce système, selon Marilyn Yadułtin Jensen, autrice de Our Story: A Historical Reflection of the Carcross/Tagish First Nation’s Land Claims Process (Notre histoire : une rétrospective historique du processus de revendications territoriales de la Première Nation de Carcross/Tagish), publié en 2005, est bien plus efficace pour autonomiser les peuples autochtones et bien plus adapté au vaste territoire du Yukon, caractérisé par un habitat souvent dispersé.

Une femme en vêtements traditionnels danse devant un totem.

Marilyn Yadułtin Jensen estime que le retour des clans est plus efficace pour autonomiser les Premières Nations. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Anaïs Elboujdaïni

L’autrice rappelle aussi que les Premières Nations du Yukon n’ont pas participé au processus de négociation des traités qui ont eu lieu dans le reste du Canada.

L’idée est de pouvoir structurer notre gouvernance et notre gouvernement de la manière qui nous convienne, plutôt que d’adopter un système imposé par la Loi sur les Indiens, ajoute-t-elle.

Le fonctionnement clanique

De retour devant le Haa Shagóon Hídi, chaque totem prend d’un coup bien plus de sens.

Chacun des six clans – chacun représenté par un animal – est doté d’un chef de maison (un Auxaudi) et d’une mère de clan.

L’appartenance se fait d’ailleurs par la lignée maternelle. La matriarche assurait la cohésion de la communauté, c’est son rôle le plus important. Les hommes, eux, s'occupaient des tâches physiques, comme la construction, la chasse, la pêche, détaille Mark Wedge. Les Auxaudis agissent également comme gardiens collectifs des lois.

Ce sont les clans qui détiennent le pouvoir, les dirigeants n’étant que des représentants dont le mandat est de suivre les directives de leur peuple. Ce ne sont pas les leaders qui détiennent le pouvoir souverain, mais les clans eux-mêmes, grâce à leurs représentants qui agissent comme des mandataires et selon les instructions de leur clan.

Dana Tizya-Tramm, Mark Wedge et Jeanie McLean participe à la cérémonie.

Au centre, Mark Wedge, ancien chef de la Première Nation Carcross/Tagish. (Photo d'archives)

Photo : Stewart Burnett - Première Nation Carcross/Tagish

La prise de décision commence toujours par la recherche du consensus. Chaque clan envoie trois représentants au conseil général, l’organe principal qui gouverne la nation. Avant chaque réunion, les clans se rassemblent pour débattre des points à l’ordre du jour et pour indiquer à leurs représentants ce qu’ils doivent faire.

Au conseil général, si le consensus échoue, les membres peuvent adopter une motion avec le soutien d’au moins 75  % des représentants présents.

Chaque clan a une certaine indépendance et souveraineté, pour utiliser des termes occidentaux.

Beverly Sembsmoen ajoute qu'aucun d’entre eux n’est moins ou plus important qu’un autre.

Tous les ans, ils se réunissent à l’occasion d’une assemblée générale qui permet aux citoyens d’exprimer leurs idées et opinions, ou encore de formuler des recommandations. C’est justement au centre culturel, le Haa Shagóon Hídi (la maison de nos ancêtres), que cet événement se tient, dans une grande salle qui ne compte comme occupant qu’un immense canot, posé contre la fenêtre.

Maria Benoit

Maria Benoit agit comme Ḵaa Shaadé Hení, la porte-parole de la nation.

Photo : Courtoisie C/TFN

Pourtant, dans les médias, il y a une femme dont le nom apparaît lorsqu’on parle de C/TFN : Maria Benoit, la Ḵaa Shaadé Hení, élue par l’ensemble des citoyens pour un mandat de quatre ans.

Dans les articles de presse, elle est souvent citée comme cheffe de la communauté, mais les membres tiennent plutôt à la désigner avec un mot dans leur langue : Ḵaa Shaadé Hení. Celui-ci définit son rôle de porte-parole et représentante de la nation devant les autres instances gouvernementales.

La Ḵaa Shaadé Hení ne prend pas de décisions de manière autonome, mais elle les met en œuvre. Elle est aussi celle qui dialogue avec les ministres, les gouvernements pour présenter nos objectifs en tant que nation autonome, précise Sean McDougall, directeur du patrimoine, de la langue et de la culture à C/TFN.

Cette représentation s’inscrit dans un système où le conseil général définit les orientations et ratifie les ententes, tandis que le conseil exécutif les négocie au nom de la nation. La Ḵaa Shaadé Hení veille au respect du mandat confié par le conseil général.

Sean McDougall.

Sean McDougall explique que le système de conseil de bande donne trop de pouvoir à une poignée de personnes seulement.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

En plus des clans, dont les représentants sont choisis par les membres, la nation compte un conseil exécutif où chaque clan nomme son représentant pour y siéger, aux côtés de la Ḵaa Shaadé Hení. On y trouve aussi deux aînés conseillers qui représentent chacun une moiety (moitié) et un représentant des jeunes. Ils n’ont toutefois pas de droit de vote, mais peuvent participer aux débats.

Les deux moitiés (moieties) de la Première Nation Carcross/Tagish sont le corbeau et le loup. À l’intérieur se trouvent six clans traditionnels : Daḵłʼaweidí (orque), Yanyeidí (loup), Deishuíttaan (castor), G̱aanax̱teidí (corbeau), Kooḵhíttaan (corneille), Ishkahíttaan (grenouille). Chaque clan s’organise sur ses propres coutumes et traditions et se réunit un certain nombre de fois durant l’année, cette fréquence variant d’un clan à l’autre.

On retrouve aussi différents conseils, tels que le Conseil de la famille, le Conseil du logement, le Conseil des aînés, le Conseil judiciaire et le Conseil de la jeunesse.

Une ou deux personnes [chef et vice-chef, NDLR] ne devraient pas avoir le pouvoir de prendre des décisions pour [la nation] sans concertation préalable, affirme Sean McDougall pour expliquer ce choix de renoncer au conseil de bande, que beaucoup d’Autochtones considèrent comme une organisation coloniale.

L’histoire dans l’art

Mais comment reconstituer un système de leadership dont il ne subsiste que très peu de traces écrites, compte tenu de la place prépondérante de la tradition orale?

Certains n’apprécient pas le retour au système clanique, car personne n’a laissé de directives, nos aînés ayant vécu sans, raconte Beverly Sembsmoen. Mais elle, elle y croyait : [Les aînés] ont affirmé que le seul moyen d’aider les générations futures était de faire revivre les vertus et les valeurs, car cela nous aiderait à traverser les épreuves.

Une couverture avec un cygne perlé.

Les histoires orales qui ont été transmises ont aidé la nation à recréer un système clanique traditionnel au 21e siècle.

Photo : Courtoisie C/TFN

La transmission des savoirs se faisait par exemple à travers l’art. Sean McDougall explique : Nos totems, nos masques, nos robes, nos couvertures et leurs motifs racontent des histoires. Ainsi, la tradition orale se transmettait par le biais du contexte visuel. Nous n’avions pas d’écriture alphabétique, mais nous avions un système d’expression à travers nos arts.

Beverly Sembsmoen souligne l’effort à fournir : Comment passe-t-on d’un système occidental à un système clanique après tant d’années d’interruption? Il nous faut donc reconstruire et nous efforcer de retrouver autant que possible nos traditions.

Mark Wedge le concède : c’est tout un défi. C'est un processus de réapprentissage, parce que nous avions oublié tout ça.

Ancrer la tradition dans le monde occidental

Puis vient tout l’enjeu de faire fonctionner un système traditionnel et ancien dans la modernité. Les gens disaient : "on ne peut pas revenir en arrière", se souvient Mark Wedge. Ce à quoi il répondait : Il ne s’agit pas de revenir en arrière. Il s’agit de retrouver qui l’on est.

Des gens dans une salle.

Les différents clans se réunissent à différents moments de l'année pour discuter de leurs préoccupations.

Photo : Courtoisie C/TFN

Le mode de gouvernance clanique doit trouver un juste équilibre, entre la revitalisation des traditions et la prise en compte du contexte de gouvernance moderne dans lequel évolue la nation, comme les droits constitutionnels, ainsi que le cadre juridique colonial plus large.

L’anthropologue Paul Nadasky, auteur du livre Hunters and Bureaucrats : Power, Knowledge, and Aboriginal-State Relations in the Southwest Yukon (Chasseurs et bureaucrates : pouvoir, savoir et relations entre les Autochtones et l’État dans le sud-ouest du Yukon) publié en 2004, souligne le phénomène d’institutionnalisation et de bureaucratisation des traditions pour les communautés qui sont revenues à leur système de gouvernance traditionnelle ou qui en ont l’objectif.

Selon lui, même lorsque les structures de gouvernance autonomes s’appuient sur des coutumes, elles restent contraintes d’adopter le langage et le fonctionnement de la bureaucratie occidentale pour négocier. Il donne l’exemple de tout le vocabulaire qui entoure le concept de propriété, inconnu des Autochtones avant la colonisation.

Une épinglette qui célèbre l'anniversaire.

La Première Nation de Carcross/Tagish a fêté les 20 ans de la mise en oeuvre de son entente signée avec les gouvernements fédéral et territorial.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Ce n’est pas tout, les communautés comme C/TFN qui sortent du système de bande classique font face à un défi de traduction juridique. En effet, les gouvernements exigent des instances décisionnelles qu'elles répondent à des standards de responsabilité administrative, de transparence et de contrats selon le droit civil/common law occidental.

Un long chemin attend encore les membres de la Première Nation Carcross/Tagish. Ils travaillent toujours à leurs protocoles claniques. Nous n’avons que 20 ans. Je mets au défi quiconque nous écoute de me dire à quelle vitesse vous pensez que votre gouvernement s’est mis en place, dit Beverly Sembsmoen.

En attendant d’y arriver pleinement, Mark Wedge formule une dernière volonté : Nous devons veiller à ne pas reproduire les erreurs de la colonisation, c'est-à-dire perdre nos enseignements sacrés en essayant d'améliorer les choses.

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