François Deruty, expert en cybermenaces : «On attire les IA avec des faux sites pour les observer»

La capacité des systèmes d’IA à découvrir de manière autonome des vulnérabilités, à mener des intrusions et à voler des données est une source d’inquiétude croissante à travers le monde. Entretien avec François Deruty, expert en cybermenaces au sein de l'entreprise Sekoia qui fournit une technologie de détection et de réponse aux attaques informatiques.
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RFI : Quelles sont selon vous les menaces immédiates représentées par l'IA ?
Aujourd'hui, cela reste encore le vol de données, quelles qu'elles soient. Ça peut être des contrats, la propriété intellectuelle, peu importe. C'est ce qui a le plus de valeur sur les réseaux cybercriminels, c'est ce qui se vend le plus. Les cybercriminels utilisent l'IA pour aller plus vite, plus loin, plus fort, pour être plus discrets. Le sabotage, par exemple, est un risque qui nous fait peur à tous. Il peut arriver techniquement, mais ce n'est pas ce qu'on observe le plus actuellement.
RFI : Les agents IA autonomes défraient la chronique. De nombreuses voix se sont élevées pour appeler au ralentissement du développement de l'IA. S'agit-il d'une menace réelle ?
L'affaire du piratage de Hugging Face, lorsque des agents d'intelligence artificielle d'OpenAI se sont évadés lors d'un exercice pour aller attaquer une autre entreprise a soulevé des questions. On a également eu le cas d'OpenAI qui a « perdu » certains de ses agents qui sont allés taper à la porte du ministère de la Santé australien. On assiste à ces débordements qui ont déclenché pas mal de communications synchronisées : Anthropic, OpenAI, Elon Musk pour dire qu'il fallait peut-être ralentir le rythme. On a ces cas-là mais, selon moi, le risque majeur reste l'attaque pilotée par un humain. C'est-à-dire réalisée à 100% par une intelligence artificielle mais avec un donneur d'ordre humain qui utilise toute cette puissance pour attaquer une cible, faire des dégâts.
RFI : Ces questionnements interviennent-ils trop tard ?
Ce n'est jamais trop tard. Mais c'est une course permanente. Il se trouve que les « attaquants » ont généralement un temps d'avance parce qu'ils s'approprient les technologies plus vite. Parce qu'ils se posent moins de questions. Et puis ils n'ont pas de contraintes éthiques, réglementaires. Là où nous, « défenseurs », on va faire attention, on va se poser des questions sur les données qu'on utilise, pourquoi et comment. Forcément, il y a un décalage. Mais ce décalage, on le rattrape avec des solutions. Face à la cybermenace, les grandes entreprises sont peut-être un peu plus en avance que les institutions. Elles mettent plus de moyens. Quand on parle de fuites de données des administrations, avec des centaines de milliers de personnes concernées, c'est forcément plus long et plus complexe de mettre en place des solutions de sécurité.
RFI : En tant qu'expert, pensez-vous être encore en mesure de sécuriser les entreprises face à la rapidité des attaques menées à l'aide d'agents d'IA ?
Je me dis régulièrement que ça va trop vite parce que même moi qui suis du domaine, je trouve que ça avance à une vitesse folle. Il faut courir. Et en même temps, est-ce qu'on peut vraiment freiner ? Est-ce seulement possible ? Je ne suis pas sûr. Se dire je ne suis pas prêt, c'est déjà prendre du retard qu'on ne pourra pas rattraper. Donc il faut vraiment courir derrière l'IA, il faut rattraper le retard, il faut s'impliquer plus pour être sûr de maîtriser l'utilisation qu'on en fait tout un chacun dans nos entreprises respectives. Il faut vraiment recruter, avoir des gens qui sont spécialistes, accompagner tous les changements qu'implique l'IA. Tout n'est pas forcément mauvais. C'est comme tous les outils ou toutes les innovations : il y a des côtés négatifs, mais aussi énormément de côtés positifs. Il faut arriver à faire que ce côté positif soit supérieur au côté négatif.
RFI : Au sein de Sekoia, comment faites-vous pour apprendre sur le fonctionnement des agents d'IA ?
Une équipe de recherche suit les IA pour modéliser la façon dont les agents attaquent, pour être sûrs qu'à l'avenir on soit capables d'émettre une alerte efficace pour nos clients. Or, ces modes opératoires avec l'intelligence artificielle, ils changent beaucoup et vite. C'est-à-dire que là où, auparavant, je pouvais dire ce code est malveillant et je sais le détecter parce qu'il a toujours la même signature, aujourd'hui, avec l'IA on peut obtenir 500 signatures différentes par exemple. Cela rend le travail de détection très compliqué et les solutions à mettre en place représentent forcément un budget important dans des administrations, des PME ou des entreprises de taille intermédiaire.
RFI : Vous arrive-t-il d'observer des cyberattaques menées à l'aide de l'IA ?
Au sein du métier, on a ce qu'on appelle dans le jargon des pots de miel. C'est-à-dire des des faux sites internet ou des fausses entreprises qu'on met en ligne pour essayer d'appâter les « attaquants » en les faisant ressembler à une entreprise de l'énergie ou de la grande distribution. Ensuite, on observe comment les « attaquants » tentent d'exploiter des vulnérabilités. Or, quand les attaques sont ultra-rapides, on sait que c'est forcément l'intelligence artificielle derrière.
RFI : Êtes-vous en mesure de savoir qui est derrière ces cyberattaques ?
Ça reste difficile. Aujourd'hui, Sekoia est membre d'un groupe technique à Europol pour opérer des démantèlements d'attaques cybercriminelles. Car les « attaquants » ont des infrastructures partout sur Internet et les attaques se produisent parfois dans plusieurs pays. Parvenir à dire que l'attaque provient d'un groupe cybercriminel ou d'un pays, c'est extrêmement difficile. On fait souvent des probabilités mais c'est difficile d'avoir une certitude. La France a fait des attributions publiques récemment sur des attaques liées à la Russie, mais il s'agissait d'attaques qui avaient déjà deux ou trois ans. Car souvent, chaque pays a une pièce du puzzle ou chaque institution ou entreprise privée a des pièces du puzzle. Et justement, ce qu'on fait chez Europol, c'est mettre ces pièces en commun pour essayer d'avoir la photo globale de l'attaque. Et pouvoir déterminer qui en est le commanditaire.
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