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Saturday, September 12, 2026

Et délivrez-nous de la banalisation du mal

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Juste à côté de l’obélisque qui marque la frontière, un panneau officiel gît, un peu souillé, menaçant de poursuites ceux qui s’aventureraient au-delà de la ligne sans autorisation. Apposé à même la pancarte à terre, tel un baroud d’honneur, il y a une série d’autocollants, dont un sur lequel figurent les mots d’une chanson de Carsie Blanton : « Ils disent que nous sommes ennemis, mais je sais que nous serons encore amis une fois l’empire déchu. »

À Stanstead, les visiteurs venus du Canada ne peuvent en effet plus suivre le trottoir et entrer, comme ils l’ont fait pendant plus de 100 ans, par la porte principale de la bibliothèque Haskell, côté états-unien. Il leur faut dorénavant emprunter une porte dérobée sur le côté canadien du bâtiment. Du perron de cette nouvelle entrée, le chaland peut voir, au-delà de la ligne, de grands drapeaux américains accrochés aux lampadaires municipaux. Mais un peu plus loin, en retrait, les maisons, aux États-Unis également, arborent des drapeaux canadiens et des pancartes « Elbows up » et « I stand with Canada ».

Un autocollant et deux pancartes représentent une bien mince résistance à la violence récurrente d’un homme qui mobilise la force de frappe d’un régime contre les siens autant que contre ses alliés, qui sape les fondements de la prospérité collective et de la sécurité nationale. Ce n’est là peut-être qu’une timide réponse à un président qui se met en scène, tour à tour en superhéros et en « goon » de patinoire, cultivant des délires de grandeur architecturale et géopolitique, pratiquant l’extorsion comme procédé transactionnel, et le mensonge pathologique au point de redéfinir les faits.

Pourtant, chaque acte de dénonciation, chaque acte d’opposition représente déjà beaucoup, à l’heure où la dissidence se retrouve désormais en ligne de mire. Vingt-cinq ans après le 11 Septembre, les outils développés alors dans l’urgence sont désormais mobilisés par le régime en place. Il suffit d’évoquer, parmi d’autres, les cas d’Ines et Elizabeth Soto, condamnés chacun à 50 ans de prison pour « soutien matériel au terrorisme » parce qu’ils appartenaient à un club de lecture à travers lequel ils diffusaient des zines et ont participé à un groupe de discussion en ligne pour organiser une manifestation devant un centre de détention. En élargissant le spectre du terrorisme par décret exécutif, en combinant le National Security Presidential Memorandum 7 et l’énonciation d’une stratégie antiterroriste en mai dernier, la Maison-Blanche a placé sur un pied d’égalité un concept un peu flou (« antifa »), avec des cartels et al-Qaïda.

Ce gouvernement, explique un chercheur du Brennan Center, « cherche d’abord ces cibles pour ensuite définir leur crime », et cherche à redéfinir les marges de l’État de droit. C’est ainsi que les peines infligées en juin dernier aux manifestants anti-ICE ont surpassé de beaucoup la lourdeur de celles qu’ont reçues les insurgés du 6 janvier 2021 ou les condamnés pour collusion avec le groupe État islamique. Il fallait faire un exemple.

Les semaines qui viennent de s’écouler en attestent. Comme cette semaine, lorsque Jimmy Kimmel a renoncé à diffuser à la télévision son entrevue avec le populaire candidat sénatorial démocrate texan James Talarico après des « menaces » de la FCC (l’équivalent du CRTC). Ou encore le limogeage, il y a trois semaines, de trois journalistes, dont l’éditeur en chef du journal militaire Stars and Stripes, dont l’indépendance journalistique est théoriquement protégée par le Congrès, pour « insubordination » (qui n’est peut-être pas sans lien avec un reportage sur les conditions de vie à bord du USS Abraham Lincoln). Comme au cours de la dernière année, où nombre de fonctionnaires, plusieurs dizaines de hauts gradés et de civils expérimentés au Pentagone ont été mis à l’écart. C’est également dans cette optique qu’il faut entendre la déclaration du secrétaire à la Sécurité intérieure, ce mois-ci, évoquant la possibilité de faire déployer les agents de l’ICE dans les bureaux de vote (en « cas de menace »).

Or, dorénavant, les pressions du régime débordent du cadre fédéral. À la manière d’un percolateur, la tendance a fini par imprégner les sphères fédérées et locales, assurant peut-être la pérennité du trumpisme au-delà de l’espérance de vie de cette présidence. En deux ans, facilitateurs, opportunistes et convaincus, portés par le discours présidentiel et les brèches institutionnelles, se sont enracinés dans des institutions qui leur ont fait barrage dans le passé. Des négationnistes électoraux ont pris pied dans les administrations électorales de plusieurs États. Des candidats qui auraient été autrefois ostracisés pour leurs prises de position fascistes, eugénistes, racistes ont désormais pignon sur rue.

Des textes de loi adoptés dans les États, sur le modèle de la loi Halo, sanctionnent toute personne qui s’approcherait « trop » d’un policier ou d’un agent en action. Au point où, dans un État comme le Tennessee, il devient si risqué de rendre compte des arrestations menées par ICE que ses opérations massives menées à Memphis ont fini par passer sous le radar. Petit à petit, dans un pays où l’existence de camps de concentration, la dépossession des femmes de leur corps au point de les en faire mourir, la fracture des familles d’immigrants, l’équipement d’une agence avec des gants à décharge électrique, la progression rapide de l’État de surveillance, deviennent plus difficilement audibles.

Même si, aujourd’hui, le régime bat de l’aile dans les sondages, même si une alternance au Congrès devait survenir, le président pourrait n’en avoir cure. Il n’a pas pour habitude de s’embarrasser des institutions, de la dignité humaine ou des élus. Qu’il s’efface aujourd’hui ou dans deux ans, on sait déjà que le monde d’après sera teinté du liquide saumâtre qui s’est infiltré jusque dans les interstices de la politique américaine, banalisant l’inacceptable.

Mais pas pour tous. Pas partout. Et des gestes de résistance et d’opposition, comme ceux de Stanstead-Derby Line, il y en existe à travers le pays. Beaucoup. Souvent loin des coups d’éclat retentissants et à travers une multiplicité d’actes quotidiens. Parmi eux, le premier est peut-être de résister à la normalisation de l’indicible. À la banalisation de l’abject.

Dès les premiers mots, dès les débuts. Car « il y a une fissure en toute chose, et c’est ainsi qu’entre la lumière ».

Professeure en études internationales au CMR Saint-Jean et essayiste, Élisabeth Vallet est directrice de l’Observatoire de géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand.

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