Du rayonnement des palmarès à l’ère de l’écoute en ligne
Longtemps considérés comme des outils de référence en matière de découvrabilité, les palmarès semblent désormais appartenir au passé avec l’avènement des algorithmes, qui permettent à chacun de dégoter de nouvelles chansons présumément à son goût sans avoir à les chercher per se. Qu’ils concernent les ventes d’album (de moins en moins nombreuses) ou qu’ils représentent la direction musicale des radios (moins écoutées qu’avant aussi), ont-ils encore leur pertinence ?
Le Devoir en a discuté avec Mike Gauthier (personnalité télé et radio, ainsi que directeur musical de MusiquePlus et MusiMax de 2013 à 2015), Estelle Grignon (directrice musicale de CHOQ.ca) et Yara El-Soueidi (consultante en programmation francophone pour Amazon Music Canada). Tour d’horizon.
Différents fonctionnements
« Un palmarès, c’est un reflet des tendances », tranche Mike Gauthier. Si les palmarès de ventes n’ont guère eu le choix de s’adapter en comptabilisant les écoutes en ligne, l’animateur maintient que ceux des radios portent la marque de la personne chargée de la direction musicale et qui, dans une station commerciale, a la portée d’en régir les positions de façon éditoriale. C’était aussi le cas pour MusiquePlus et MusiMax, souligne-t-il — et, incidemment, la première marque un retour sur TikTok, où sont présentés des palmarès au goût de la nouvelle équipe d’animation.
Directrice musicale de CHOQ.ca, la radio étudiante de l’UQAM, Estelle Grignon compile deux palmarès chaque semaine : un classement local et un autre international, tous deux étant constitués de nouveautés, toutes langues confondues. Elle en détermine les nouvelles entrées, puis les positions sont assignées en fonction du nombre de rotations des sept derniers jours, c’est-à-dire ce que les équipes d’animation ont le plus fait jouer.
« Je veux qu’on y retrouve les 40 albums les plus pertinents du moment, ceux qu’il faut écouter — avec une variété dans les genres musicaux, les identités de genre, les origines », une roue qui tourne, permettant du même coup aux bénévoles de savoir ce qui est le plus diffusé à la station. Également, « ça donne une crédibilité aux artistes, c’est utile pour leurs dossiers de presse, leurs demandes de subs », explique-t-elle.
C’est aussi dans l’optique d’amener la musique là où se trouvent les gens qu’Estelle diffuse ses palmarès sur les réseaux sociaux et les décline aussi en listes de lecture : « CHOQ ne cherche pas à promouvoir un palmarès, mais à promouvoir la musique. »
D’autres moyens pour rejoindre les gens
De son côté, lorsqu’elle élabore des listes de lecture chez Amazon Music Canada, Yara El-Soueidi « regarde ce qui est le plus populaire », peu importe que ce soit fraîchement sorti ou pas. « Ce qui drive l’écoute, c’est les réseaux sociaux, ce qui trend sur TikTok — c’est pas parce que ça vend que ça va avoir un intérêt pour mon public. Les chansons les plus shazamées peuvent ramener des vieux morceaux à cause d’une série télé, ça peut mener à un certain type de playlist plus niché ou rétro ». Elle programme donc des chansons « qui se marient bien entre elles pour la découvrabilité, qui vont bien s’écouter pour l’auditeur », tout en se tenant au fait de ce qui vient de paraître en consultant les palmarès du Billboard, de l’ADISQ et des radios universitaires, « mais après, c’est l’auditeur qui va me guider dans mes sélections — la mesure utilisée, c’est l’engagement ».
Et des portées distinctes
Les trois s’entendent pour dire que si les palmarès ont perdu un certain intérêt pour la moyenne des ours, ils demeurent un outil essentiel pour l’industrie — qui en a de nombreux autres à sa disposition.
Chaque semaine, Mike Gauthier parcourt le Billboard Hot 100, tout en reconnaissant ses limites : « Depuis le début de l’année, il y a seulement eu quatre numéros un différents ! » Il s’en remet souvent à des agrégateurs de données qui transmettent en temps réel les chansons les plus écoutées en ligne dans différents marchés, voire différentes parties du globe. Il rapatrie ensuite trois de ses découvertes à l’émission qu’il anime à Radio Énergie et fait voter le public pour sa préférée — qui se retrouve souvent dans le top 20 de l’application Shazam par la suite, créant ainsi un petit effet domino.
« C’est injuste pour les artistes qu’on s’en remette encore aux ventes », maintient Yara El-Soueidi. « Donnons du crédit aux gens, ils savent ce qu’ils aiment. Aller vers l’engagement que provoque une chanson, ce sont des données qu’on peut avoir. » Elle ajoute en souriant que sa « playlist des Cowboys Fringants est toujours au top ».
Quant à elle, Estelle Grignon admet également que les Billboard de ce monde sont intéressants sur certains aspects, tout comme peut l’être le nombre d’écoutes en ligne d’une chanson. Elle souligne toutefois qu’il est « facile de manipuler ces chiffres-là » et mentionne des similitudes avec le phénomène du payola, une pratique courante dans les années 1950 qui consistait, pour certaines maisons de disques américaines, à payer une station en cachette pour qu’une chanson soit diffusée : « Les palmarès des radios collégiales sont très arrimés et personnels : c’est la directrice qui décide des nouvelles entrées, avec ses goûts, ses connaissances, son humanité. » Son de cloche semblable chez Yara, dont le rôle premier est de diffuser les sons d’ici : « Nos playlists représentent la personnalité de nos programmateurs : dans mon cas, je suis une ambassadrice de la musique québécoise. Mon objectif, c’est la découvrabilité des talents québécois. »
L’important, c’est la musique
Si elle maintient que le nombre d’écoutes en ligne peut faire office de palmarès, Yara concède toutefois que ce n’est pas nécessairement un gage d’affinité. En découvrant une chanson dans la liste des plus écoutées, « [t]u peux te demander si t’es en train de manquer quelque chose, mais ça ne veut pas dire que ça va te plaire ».
Mike Gauthier reconnaît aussi que les « palmarès sont beaucoup plus marginaux sur le plan de leur influence : ça intéresse les gens qui aiment [découvrir] la musique [par eux-mêmes] et les gens de l’industrie », notant qu’il préfère généralement consulter « le bas plutôt que le haut, pour voir ce qui s’en vient ». « C’est du “inside baseball”, un truc d’initiés : c’est surtout les journalistes, les artistes, les autres radios, les relationnistes, les trackeurs radio qui consultent ça, renchérit Estelle Grignon. Mais ça reste des moyens de découvrir la musique. »
Les trois se rallient toutefois autour de la portée des radios universitaires : « C’est grâce à CISM que les radios commerciales ont découvert Hawaïenne des Trois Accords », rappelle Mike Gauthier. Leurs palmarès sont « les seuls qui peuvent aider à la découvrabilité », selon Yara. Estelle les voit aussi comme l’un des derniers remparts de l’émergence, depuis la disparition des médias spécialisés de la trempe de Voir, MusiquePlus ou Bande à part.
L’important, dans tout ça, c’est la musique : qu’importent les moyens par lesquels on la débusque et la consomme, ce qui prime, c’est l’effet qu’elle nous procure.
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