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Monday, September 28, 2026

Faire ses devoirs

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Le ciel est bleu. Dans la cour de récréation, les cris fusent. Une voix se fait entendre par interphone. « Nathan, Alice, Clara et Jacob. Je répète : Nathan, Alice, Clara et Jacob. Tu es demandé au secrétariat. Nathan, Alice, Clara et Jacob, tu dois venir me voir au secrétariat. »

Comme ils sont plusieurs, pourquoi ce « tu » plutôt qu’un « vous » ? C’est pourtant un type de phrase qu’on entend souvent à l’école.

Sur son blogue, L’oreille tendue, le professeur Benoît Melançon avait déjà relevé cette curiosité : « Quand il sort de classe pour aller au service de garde, les éducateurs s’adressent collectivement à son groupe à la deuxième personne du singulier : “Là, le groupe, tu prends ton cerceau.” » Il y a de quoi être troublé, note-t-il.

Linguiste de l’Université du Québec à Trois-Rivières, Audrée-Anne Tremblay-Laprise avait constaté, dans un mémoire, que ce « tutoiement collectif » constitue un usage fautif dans l’univers scolaire québécois. La plupart des professeurs interrogés n’avaient cependant jamais vraiment réfléchi à cette question. Ils utilisaient ce « tu » pour capter l’attention, pensant donner à chacun l’impression qu’on s’occupait de lui. Mais l’usage systématique du singulier permet-il de mieux penser la collectivité ?

Parler à 30 élèves comme si chacun était seul, est-ce une façon de faire société ?

Depuis quelques mois, la comédienne Zoé Ntumba livre sur les réseaux sociaux de courts monologues où l’école est un de ses principaux théâtres. Elle incarne divers types d’enseignantes, avec un sens aigu de la caricature.

Parmi sa galerie de personnages, on trouve une directrice qui joue avec ses clés, une professeure d’arts plastiques à la parole flottante, une professeure de français qui recadre ses élèves pour leur présentation orale. Il y a aussi une prof de science qui multiplie les « Eille ! Eille ! » intimidants. Sans oublier la professeure d’éducation physique qui s’étire en parlant.

Passe-t-elle sa vie à l’école pour tout observer ? « Mais non ! » me dit-elle. « Comme tout le monde, je garde des souvenirs de mes profs. Il y a tellement de personnages ! Et comme j’ai toujours aimé en jouer, je me suis amusée à en incarner. »

Diplômée de l’École nationale de théâtre, Zoé Ntumba a 26 ans. Elle croque avec humour les tics de langage et les petits travers qui dessinent le monde scolaire.

A-t-elle remarqué ce tutoiement collectif ? « Oui, ce sont des choses qu’on entend ! » affirme la comédienne. « Peut-être que les profs parlent comme ça parce que les enfants sont nombreux et que c’est un moyen de faire en sorte que chaque élève se sente plus concerné. Le “tu” peut donner l’impression que c’est à toi vraiment qu’on parle. »

Tout de même, quand quatre enfants sont nommés, pourquoi poursuivre par un « tu » pour les désigner ? « Je ne sais vraiment pas pourquoi. L’habitude, peut-être, d’essayer de toucher directement les individus. »

Pour ma part, je ne m’ennuie pas de Denise Bombardier, laquelle voyait volontiers dans l’école d’aujourd’hui un centre d’affaissement de la civilisation dès qu’une virgule lui semblait mal placée, sans par ailleurs beaucoup s’interroger sur le manque de ressources dans un système scolaire cassé en deux entre le public et le privé.

Je n’étais pas très impressionné non plus par les visées d’un ministre de l’Éducation comme Bernard Drainville. Devant des écoles qui tombent en ruine, il choisissait de nous parler de toilettes mixtes et de l’urgence de vouvoyer les profs. À chacun ses priorités. C’est le même homme qui, remarquez, vient d’envoyer promener le président américain en des termes situés assez loin du vouvoiement.

Reste qu’il me semble qu’à force de ne vouloir parler qu’à des individus, on finit par oublier que l’école est un des principaux vecteurs où l’on apprend à faire société. Or, les enfants sont déjà largement tournés vers eux-mêmes. Faut-il continuer de pousser plus loin de ce côté ?

Cet usage du « tu » dit peut-être quelque chose de ce qu’on attend désormais de l’école, envisagée de plus en plus comme un lieu où chacun doit se sentir personnellement interpellé, personnellement considéré, personnellement servi, comme si l’enfant n’était rien de plus qu’un client. C’est comme s’il était devenu impossible de se sentir concerné par le nous, par le vous, au sens d’une communauté.

Pourtant, l’école n’est pas là que pour conforter chacun dans son individualité. Elle a aussi pour rôle d’apprendre à chacun à vivre avec les autres. Et, accessoirement, à faire comprendre à tous que nous avons des devoirs les uns envers les autres.

Ces devoirs envers les autres dépassent évidemment les murs de l’école. La saga entourant le roman de Thélyson Orélien nous apprend quelque chose à cet égard. L’« écrivain » a été pointé du doigt, non sans raison, pour avoir gagné un concours de nouvelles à Radio-Canada avec un texte qui reprend mot pour mot des passages entiers du Matin des magiciens, livre à succès traduit en 19 langues et vendu à plus d’un million d’exemplaires en français. Un faux aussi grossier a pourtant bluffé tout le monde. Ce qui tend à confirmer l’adage qui veut que plus c’est gros, plus ça passe.

Dans une entrevue accordée en 2014 au site Potomitan, Orélien racontait les circonstances dans lesquelles il avait soumis cette nouvelle. « Le plus grand défi », expliquait-il, « c’était de choisir entre le devoir que je devais rendre et le concours ». Or « un concours reste un concours », et rien ne lui disait qu’il allait gagner, ajoutait-il. À tricher comme il l’a fait, il aurait dû être recalé. Il a triomphé. D’où sans doute sa conclusion du moment : « Étant donné qu’aujourd’hui je remporte le Prix du public, je dois dire que, quelque part, mon défi a été relevé. »

Entre faire ses devoirs et chercher à briller à n’importe quel prix, il avait choisi. On sait aujourd’hui ce que pareil choix ternit : sa réussite autant qu’une société qui l’a récompensé.

Chacun relève comme il peut les défis de la vie en commun. Encore faut-il ne pas oublier que nous ne sommes pas seuls et que tout ne tourne pas « autour de moi », pour évoquer un curieux titre de Dany Laferrière.

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