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Wednesday, November 4, 2026

Les feuilles mortes

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Chaque automne, quand la lumière du jour décline avant le retour des ados, je pense à cette chanson. Chaque fois que je taille les vivaces pour préparer leur hibernation et que j’enfile une vieille chemise à carreaux pour ranger les meubles du jardin, je pense à cette chanson. Chaque fois que je remise le long tuyau d’arrosage et habille de jute les pieds de vigne pour les protéger des morsures du froid, je pense encore à cette chanson.

« Les feuilles mortes se ramassent à la pelle / Tu vois, je n’ai pas oublié / Les feuilles mortes se ramassent à la pelle / Les souvenirs et les regrets aussi ». Ces paroles de Prévert et cette mélodie de Kosma forment la trame sonore de tous mes automnes. C’est presque une comptine pour endormir la nature avant l’arrivée des grands froids.

Cette année, en avisant les dernières feuilles brunissantes fragilement accrochées à mon jeune chêne, j’ai eu envie d’écrire cette chronique en faisant de chacune d’elles un vilain regret dont j’espère la chute avant l’hiver.

Les premières « feuilles » que je voudrais métaphoriquement voir tomber sont liées aux révélations troublantes à propos du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Prélever des dreadlocks comme des scalps pour glorifier la pensée raciste et barbare. Faire disparaître des preuves de violence conjugale pour protéger un ami. Uriner sur une personne en situation d’itinérance pour l’humilier. Qu’autant de gestes aient été commis par ceux-là mêmes censés nous protéger est désespérant, pour ne pas dire révoltant. J’espère que l’hiver donnera à Fady Dagher l’occasion de faire un ménage en profondeur avant le retour du printemps. Il a commencé lundi, en annonçant sept congédiements « administratifs ».

Sur une autre branche se trouve un petit chapelet de feuilles qui semble imperméable aux bourrasques de novembre. Parmi elles, une feuille me fait penser à cette fameuse phrase redevenue tristement à la mode pour répondre à la sordide histoire de Jane Doe à Cornell : « Not all men » — qu’on peut traduire par « pas tous les hommes ».

Bien sûr qu’il ne s’agit pas de tous les hommes. La très large majorité, je dirais 99,5 % des hommes que j’ai rencontrés dans ma vie, a été formidable ou simplement correcte, sans plus. Certains m’ont aimée, aidée, formée, propulsée, confrontée ou ignorée, mais n’ont jamais représenté un danger pour ma santé physique ou mentale. En revanche, ceux qui ont violé mon intimité, m’ont agressée ou harcelée dans le métro, dans les bars, au travail ou à l’école étaient aussi des hommes. Il suffit d’un infime pourcentage pour laisser des marques.

Sur cette branche, il y a aussi cette sempiternelle question qu’on nous sert quand on parle de la violence faite aux femmes ou de la montée du masculinisme. Vous savez combien d’hommes se suicident chaque année ? Oui, on sait, et on s’en désole. Comme si les hommes ne pouvaient pas être à la fois des bourreaux et des victimes. Il me semble que ce ne sont pas des choses que nous devrions mettre en opposition. Il s’agit même peut-être d’une seule problématique. La souffrance des hommes est réelle. Il n’est pas exclu que certains la transforment en violence envers eux-mêmes ou envers d’autres.

Parmi ces hommes qui commettent l’irréparable, combien ont appris à souffrir en silence parce qu’ils ont intériorisé le fait que les hommes doivent rester forts et ne pas réclamer d’aide ? Serait-ce là le fruit empoisonné d’une autre calamité transmise et encouragée par les discours masculinistes ? Sans compter la détresse de certains homosexuels et d’hommes souffrant de dysphorie de genre qui en amène certains à vouloir mettre fin à leurs jours, persuadés que la société ne les acceptera pas et qui sont à bout de souffrir.

J’espère que le manteau neigeux nous donnera collectivement les outils pour que les hommes apprennent à s’aimer assez pour cesser de croire que posséder le corps des autres est une norme de réussite.

À la cime de mon arbre, j’aimerais attirer votre regard sur une petite feuille ridicule qui refuse obstinément de choir ; la montée en force du racisme. Qu’on le veuille ou non, elle s’accroche avec entêtement dans nos sociétés occidentales. Cette escalade s’en est trouvée tragiquement illustrée par la tuerie raciste survenue à Trappes, en France, le mois dernier. Dans ce pays, l’extrême droite a gagné les portes du pouvoir grâce à ses discours fondamentalement anti-immigration, qui alimentent la division entre les citoyens en agitant la menace fantasmée du grand remplacement.

Kevin T., l’auteur de cet attentat, s’est abreuvé à ces discours délétères dont la suite morbide est maintenant connue. Ici au Québec, les discours haineux sont moins violents, mais on a pu lire une avalanche de commentaires odieusement racistes quand Ruba Ghazal a brandi, pour moins de 10 secondes, le keffieh que portait son ancienne collègue Manon Massé. Rappelons que la députée solidaire est d’origine palestinienne et qu’on ne compte plus le nombre d’experts et d’organisations qui dénoncent le génocide des Palestiniens. Le keffieh a pris une valeur de symbole avec le temps, mais ce n’est ni un drapeau ni un objet religieux. Quoi qu’on en pense, ce geste ne méritait pas un tel déferlement de haine raciste sur une élue québécoise.

J’espère que ces feuilles rétives tomberont avec le gel. Je ne les ramasserai pas, je vais plutôt les laisser nourrir le sol et les micro-organismes qui y vivent. J’aimerais qu’elles enrichissent la terre pour permettre à des fleurs, à des framboises, à des groseilles ou à quelque chose d’autre de beau de pousser au pied de mon chêne. Nous avons collectivement accepté de porter ces feuilles mortes depuis trop longtemps. C’est assez. Comme le dit Prévert, souhaitons que « le vent du Nord les emporte dans la nuit froide de l’oubli ».

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