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Wednesday, September 30, 2026

Ce fameux nous

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Lévis, juillet 2003. Je viens tout juste d’emménager dans mon nouveau logement. L’objectif était plutôt de m’installer à Québec, mais n’ayant rien trouvé pour m’y loger et travaillant pour Desjardins, c’est plus simple ainsi. C’est un choc, quand même. Pas à cause des différences avec La Petite-Patrie, mais à cause du rythme de la vie. Tout me semblait moins pressé, moins effréné qu’à Montréal. Et paradoxalement, cette tranquillité me stressait.

Quelques mois plus tard, je déménageais rue Sainte-Anne, dans le Vieux-Québec, dans un immeuble qui abritait une boutique de souvenirs. Je venais de retrouver un peu de cet esprit urbain qui me manquait cruellement. C’était avant de découvrir les cris en pleine nuit des fêtards ontariens durant le Carnaval de Québec et avant d’entendre Heureux d’un printemps en boucle, tous les soirs de fin de semaine, l’été. Voyez-vous, ma fenêtre de chambre donnait directement sur la terrasse du pub Dorsay.

J’ai terminé mon parcours québécois sur la rue Notre-Dame-des-Anges, tout juste à côté du théâtre La Bordée. Pour ceux qui viennent de Québec, cette rue est aussi légendaire que pouvait l’être Sainte-Catherine à l’époque du Red Light. Heureusement pour moi, c’était une autre époque. Pendant mes trois années à Québec, j’ai sans cesse cherché mes repères montréalais. À l’époque, j’avais surtout l’impression que c’était Québec qui ne voulait pas de moi. J’avais tort.

Sans vraiment m’en rendre compte, j’avais commencé à adopter son rythme, à avoir mes habitudes, mes lieux et mes repères. Québec avait peu à peu cessé d’être la ville où j’essayais de retrouver Montréal. Elle était devenue un peu la mienne. Pourtant, après trois années à me dire que j’étais toujours un maudit Montréalais, je suis retourné à Montréal, mais pas dans un grand Boeing bleu de mer.

À mon retour, j’ai rapidement compris que, sans m’en rendre compte, je n’étais plus tout à fait montréalais. Tout m’énervait. La vitesse de la vie, l’impatience des gens, le bruit, l’impersonnalité ambiante. Bref, j’ai sérieusement songé à reprendre mes ailes d’ange pour retourner à Québec, en me disant que le monde de Montréal était fou.

Puis, deux ans plus tard, ayant finalement fait le choix de rester, je me suis retrouvé propulsé dans l’arène politique municipale en étant élu maire de Rosemont–La Petite-Patrie pour la première fois.

Je vous raconte tout ça en songeant à la campagne électorale qui se terminera lundi prochain par l’élection d’un nouveau gouvernement. On a beaucoup parlé des régions, de la pénurie de main-d’œuvre, d’immigration, de Donald Trump et de ses guerres, du coût de la vie, de notre système de santé qui craque de partout et, bien sûr, de notre système d’éducation. On a aussi parlé du nous, ce fameux nous.

Ce nous qui peut être inclusif ou non. Ce nous qui se conjugue au singulier ou au pluriel. Un nous qui semble si unique et précis à tous ceux qui le prononcent, mais qui cache pourtant plusieurs moi. Car dans ce nous se trouve un assemblage d’individualités qui n’ont pas tout à fait les mêmes aspirations, même si on aime parfois croire le contraire, à l’abri, sous l’étendard de la nation.

Il paraît étrange de voir, dans cette même campagne, les partis politiques adopter des stratégies très différentes d’une région à l’autre, parfois même d’une ville à l’autre, afin de séduire l’électorat. Comme si la réalité nous rappelait simplement que l’endroit où l’on vit colore notre mode de vie, nos préférences et une partie de ce que nous sommes.

Mais faut-il pour autant que cette diversité régionale se transforme en rivalité politique ? C’est ce qui me frappe le plus dans cette campagne. On parle beaucoup du grand nous, mais parallèlement, la segmentation des stratégies finit parfois par opposer les régions entre elles.

J’ai vécu mon premier grand choc culturel quand j’ai quitté ma petite banlieue tranquille de Terrebonne pour le quartier Côte-des-Neiges à l’âge de 22 ans. J’avais eu les mêmes réactions que lors de mes déménagements entre Montréal et Québec. Le Québec est beau et riche par cette merveilleuse diversité régionale. Ses couleurs distinctes, mises ensemble, forment un tout complémentaire. Je me reconnais partout tout en me sentant étranger partout. C’est ce qui m’émerveille chaque fois que je découvre un nouveau coin de pays.

Aujourd’hui, quand je retourne voir mes parents, je sais que je suis toujours un gars de Terrebonne. J’ai le même sentiment quand j’arrive dans la capitale nationale. J’ai soudainement cette fierté d’être aussi de Québec, une ville qui m’a changé sans que je m’en rende vraiment compte. Il y a plein d’autres lieux où j’aimerais aussi me sentir chez moi.

Alors, quand j’ai la chance d’aller chez vous, je regarde, j’écoute et je contemple. J’essaie d’absorber un peu de ce qui vous définit pour que cela devienne aussi une petite partie de moi. Peut-être que c’est ainsi que tous ces moi finissent par former un véritable nous. Pas en cherchant à nous rendre semblables, mais en apprenant à mieux connaître ce qui nous distingue. Après tout, un pays se construit peut-être moins avec ce que nous avons en commun qu’avec ce qui nous différencie et que nous acceptons de partager.

P.-d.g. de l’IRIU, professeur associé à l’UQAM, François William Croteau a été maire de Rosemont–La Petite-Patrie. Il a publié Nos villes au front chez Atelier 10.

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