Qui aime Hydro?
Le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, se dit « inquiet » du rôle du premier ministre fédéral, Mark Carney, dans la campagne électorale au Québec. Craignant que l’on ne soit devant « la plus grande ingérence du fédéral dans nos affaires » depuis le référendum de 1995, PSPP reproche à M. Carney d’essayer de faire pencher la balance en faveur de la cheffe de la Coalition avenir Québec, Christine Fréchette, qui s’affiche comme autonomiste, même si cette dernière semble ne pas avoir entièrement renoncé à son passé de souverainiste.
Parmi les exemples d’ingérences fédérales qui inquiètent le chef péquiste, il y a l’entente entre le Québec et Terre-Neuve sur le renouvellement du contrat sur Churchill Falls au-delà de 2041 et le développement conjoint de nouveaux projets énergétiques au Labrador. Ottawa a joué un rôle de facilitateur dans la renégociation de l’accord initial conclu en 2024, dont le sort était menacé après l’élection, l’an dernier, d’un gouvernement progressiste-conservateur à Terre-Neuve, en promettant d’octroyer de généreuses subventions visant à faire baisser les coûts de construction d’installations hydroélectriques et des lignes de transmission. Hydro-Québec évalue la valeur de cette aide, qui prendra la forme de garanties de prêt et de crédits d’impôt, à environ 6,5 milliards de dollars pour la société d’État. Il s’agit d’incitatifs fédéraux sans précédent pour encourager le développement du réseau électrique, un domaine qui est de ressort provincial.
M. St-Pierre Plamondon renoncera-t-il à cette aide du fédéral s’il devient premier ministre, après le 5 octobre prochain ? Mme Fréchette l’accuse de vouloir « déchirer » la nouvelle entente sur Churchill Falls sans proposer d’autres solutions au manque d’énergie auquel le Québec risque de faire face dans les années à venir. PSPP rejette d’emblée cette accusation : il dit vouloir étudier le document avant de se prononcer. Tout de même, il concède que le tout « semble être une bonne entente ».
Tirez-en les conclusions que vous voulez, mais les chances qu’un gouvernement péquiste se retire de cet accord semblent minces. En l’occurrence, il est difficile de prétendre que l’ingérence fédérale dans ce dossier nuit aux intérêts du Québec. Même un gouvernement souverainiste serait contraint de l’admettre.
Qu’en est-il de l’autre enjeu électoral entourant Hydro-Québec, soit l’idée de se servir des exportations d’électricité comme levier dans les négociations commerciales entre le Canada et les États-Unis ? Le premier ministre de l’Ontario, le conservateur Doug Ford, a été le premier à agir en ce sens, en 2025, en imposant une surtaxe de 25 % sur les exportations ontariennes d’électricité vers les États de New York et du Michigan. Le président Donald Trump avait répliqué en frappant les exportations canadiennes d’acier et d’aluminium de droits de douane de 50 %. M. Ford avait vite reculé, sans que M. Trump réduise ses tarifs sur ces métaux.
Or, le sujet revient à l’ordre du jour politique depuis la rupture des négociations avec le gouvernement de M. Trump ainsi que l’application d’une nouvelle couche de tarifs américains et de tarifs de rétorsion canadiens au cours des derniers jours. Il est notamment question de couper le courant en direction des États-Unis, la destination de plus de la moitié des ventes d’Hydro-Québec à l’extérieur de la province. « C’est une option qui reste sur la table, je n’exclus rien », a affirmé cette semaine Mme Fréchette, qui a toutefois ajouté que le Québec demeurait « très contraint » par ses contrats à long terme avec l’État de New York et la Nouvelle-Angleterre, lesquels sont entrés en vigueur plus tôt cette année.
Le chef du Parti libéral du Québec, Charles Milliard, tout comme la co-porte-parole de Québec solidaire, Ruba Ghazal, ne rejette pas non plus cette idée. « C’est une arme que l’on a, alors il ne faut pas hésiter à l’utiliser », a affirmé M. Milliard. Quant à eux, PSPP et le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, s’y opposent, disant vouloir éviter toute escalade dans une guerre tarifaire qui fait déjà mal.
Qui a raison ? Avant de répondre, il faut comprendre que les exportations d’électricité vers les États-Unis sont déjà en forte baisse depuis quelques années en raison du faible niveau d’eau dans les réservoirs d’Hydro-Québec. La société d’État est même devenue une importatrice nette d’électricité en 2025 et durant le premier semestre de 2026.
Ce serait donc une très mauvaise idée de couper le courant en direction sud alors qu’Hydro-Québec dépend des importations d’électricité non seulement pour satisfaire la demande au Québec durant les pics en hiver, mais aussi pour gérer le stockage d’eau dans ses réservoirs. Ce faisant, la société d’État profite de la hausse des prix sur les marchés américains à court terme pour exporter de l’hydroélectricité lors des périodes de pointe en été dans le nord-est des États-Unis ; elle profite aussi de la baisse des prix durant les périodes de moindre demande pour importer de l’électricité des États-Unis et pour favoriser le remplissage de ses réservoirs. C’est ainsi qu’une partie de l’électricité consommée par les Québécois est… américaine.
Qui plus est, en tant que levier économique, l’électricité n’est pas l’arme que certains prétendent. Selon la Régie de l’énergie du Canada, la valeur des exportations d’électricité canadienne vers les États-Unis s’est élevée à environ 3 milliards de dollars en 2025, alors que la valeur des exportations de pétrole brut a atteint 126 milliards de dollars. Si les États-Unis ne peuvent tout simplement pas remplacer les plus de 4 millions de barils de pétrole canadien que le pays consomme chaque jour, nos voisins du Sud ne manqueraient pas de courant si le Québec devait suspendre ses exportations d’électricité. C’est pourquoi cette idée n’est pas exactement… brillante.
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