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Friday, September 4, 2026

À la recherche du Québec : « Maître chez nous? Ben non! »

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RAPIDE-DES-JOACHIMS À TÉMISCAMING - Sur l’ardoise du restaurant La Brassette TemRose, rue Kipawa, à Témiscaming, il était écrit : « Profitez de la vie! Commandez le dessert ». Comme je suis obéissante, j’ai pris une pointe de tarte aux bleuets maison. « Avec une petite boule de crème glacée? » Oui, aussi. Merci. La tarte avait un goût délicat. Pas trop sucrée. Un goût… comment dire? Grand-maman.

Quand j’ai complimenté la serveuse, Caroline, elle a souri en me disant que la tarte était préparée par sa mère Rose qui a 84 ans. Rose et ses quatre filles sont propriétaires de ce restaurant de Témiscaming où ça bourdonne à l’heure du midi. Les gens de la région viennent y manger après leur rendez-vous à l’hôpital. Les travailleurs de l’usine de carton RYAM aussi, qui vient d’annoncer la suspension de ses activités pour une période indéterminée.

425 personnes vont prendre le chemin du chômage. C’est beaucoup. Près de la moitié de la population active de la ville.

Nous étions partis ce matin-là de Rapide-des-Joachims, un village situé sur une grande île au milieu de la rivière des Outaouais. En raison du barrage hydroélectrique à l’entrée du village, la rivière s'élargit pour former deux vastes plans d'eau qui ressemblent à s'y méprendre à des lacs.

Rapide-des-Joachims se situe sur la carte du Québec, mais il est géographiquement si proche de l’Ontario que ses enfants vont à l’école dans la province de Doug Ford.

Welcome to Ontario, open for business, un des multiples ponts qui traversent entre le Québec et l’Ontario.

Welcome to Ontario, open for business, un des multiples ponts qui traversent entre le Québec et l’Ontario.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le chauffeur de l’autobus scolaire local va reconduire les francophones à l’école française de Pembroke le matin, les anglophones étudient à Deep River. Pour les enfants qui vont à l’école en anglais, c’est 20 minutes de route. Pour le français, c’est une heure matin et soir.

Le chauffeur d’autobus nous a indiqué comment se rendre à l’usine de contreplaqué du coin qui a fermé ses portes il y a deux ans. Prenez le chemin de gravelle au stop à gauche. C’est sur le chemin du Moulin. La petite ville dormait sous de lourds nuages gris. Le panneau de rue indiquant le chemin était couvert de boue. Le site de l’usine abandonné à la forêt. Une autre ville de la MRC du Pontiac où l’industrie forestière a piqué du nez et où la pauvreté se terre dans le silence de ses habitants.

Nous avons repris la route 101 en direction de Témiscaming. Des lacs, des forêts. Trois heures de route sur le côté ontarien de la rivière, sans réseau cellulaire ou presque. Et la première chose que l’on voit en sortant du bois, c’est la fumée blanche de la RYAM, l’usine de carton qui fait vivre la ville. Et plus on approche, plus on comprend à quel point elle prend de la place, cette usine qui ronge le paysage et s’y fond en même temps.

Témiscaming est ce qu’on appelle une company town. Le premier moulin y a ouvert ses portes en 1917. Les plans de la ville sont élaborés selon le modèle anglais de la cité-jardin pour loger les travailleurs. Et cela paraît toujours aujourd’hui. Il y a de coquettes maisons de briques. Des fleurs et de grands parcs.

La Brassette TemRose de Témiscaming est une entreprise familiale détenue et administrée par Marie-Rose Lévesque (au centre) et ses filles , Caroline et France.

La Brassette TemRose de Témiscaming est une entreprise familiale détenue et administrée par Marie-Rose Lévesque (au centre) et ses filles, Caroline et France.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Je demande à Rose Lévesque ce qu’elle va faire si l’usine ferme ses portes. Moi, je suis positive, je pense qu’ils vont trouver une solution. Tant que ce n'est pas fermé, ce n’est pas fermé.

Sa fille France, 58 ans, partage son avis. La famille est en affaires à Témiscaming depuis 36 ans. On en a vu d’autres! Elle ajoute : Il y a eu des fermetures temporaires l'an dernier et aucun journaliste n’est venu de l’extérieur pour en parler. Même si le verre est vide, on le voit à moitié plein. Pis à part de t’ça, une usine, ça ne se ferme pas d’même.

Lorsqu’elle a annoncé sa décision, le 26 août dernier, d’interrompre les activités à la mi-septembre, la compagnie RYAM a invoqué les tarifs punitifs imposés par l’administration Trump. La première grosse fermeture au Québec attribuable à la course à obstacles économiques organisée par Donald Trump. L’histoire a donc fait grand bruit.

Ça va être plus difficile cette fois-ci, pense Frank Dottori, 88 ans, qui a sauvé l’usine... il y a plus de 50 ans. Une épopée. L’ingénieur de formation nous reçoit dans sa vaste demeure de Témiscaming. L’homme est connu dans la région. Il faut préciser qu’il est l’auteur d’un miracle. Ce qui est rare.

Frank Dottori, fondateur de Tembec, en entrevue dans sa maison à Témiscaming.

Frank Dottori, fondateur de Tembec, en entrevue dans sa maison à Témiscaming.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Dottori est le fils d’immigrants italiens venus s’installer en Ontario. Son père meurt quand il a 7 ans et il doit épauler sa mère à la ferme. À six ans, je trayais les vaches 365 jours par année. Je n’ai pas beaucoup de tolérance pour les fainéants.

La veuve va réussir à envoyer son fils à l’université. Elle aurait voulu qu’il soit médecin, il est devenu ingénieur. Son premier job était à Témiscaming. À l’époque c’est International Paper qui est propriétaire de l’usine. Dans les années 1960, c’est le plus grand producteur mondial de papier, d'emballages et de produits forestiers. En 1972, le géant industriel américain décide de fermer son installation au Témiscamingue.

Le jeune ingénieur pense que c’est une erreur. Avec d’autres cadres, il convainc les travailleurs d’investir à leurs côtés et de racheter l’usine. Je suis monté à Québec voir monsieur Bourassa, et mon partenaire a convaincu le premier ministre qu’il fallait que Québec investisse dans le projet. Ce sera Tembec.

Malgré 50 ans passés au Québec, M. Dottori ne parle pas français, mais prononce le slogan Maîtres chez nous en français. L’expression emblématique est lancée par le Parti libéral de Jean Lesage lors des élections de 1962. Elle résumait la volonté du peuple québécois de reprendre le contrôle de son économie et de ses ressources naturelles, alors largement dominées par des capitaux américains et canadiens-anglais. Il l’associe à l’aventure Tembec.

L'usine de Tembec à ses débuts.

L'usine de Tembec à ses débuts.

Photo : Société historique P.E. Gendreaux

Les employés québécois et les cadres reprennent donc aux Américains la direction de l’usine de Témiscaming et évitent sa fermeture. Tembec devient même une compagnie extrêmement rentable, un fleuron industriel. Mais dans les années 2010, les temps sont durs à nouveau et les actionnaires acceptent de vendre à des Américains.

À partir de là, les décisions sont prises au siège social de (nouvelle fenêtre) RYAM (Rayonier Advanced Materials) à Jacksonville, en Floride.

La cheminée de l'usine RYAM.

La cheminée de l'usine RYAM.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Frank Dottori, à la retraite depuis 20 ans, considère toujours, un peu, l’usine de Témiscaming comme son bébé. Les problèmes, il les voyait venir de loin.

La compagnie prenait toutes les technologies de haute qualité et hautement rentables et les envoyait aux États-Unis. C’est exactement ce qu'International Paper a fait dans les années 1970, c’est l’histoire qui se répète, dit-il, en colère devant l’accident prévisible qui tue lentement son usine .

Le problème, c’est que nous ne sommes toujours pas Maîtres chez nous, dit en anglais monsieur Dottori, mais en prononçant Maîtres chez nous en français avec un joli accent.

Il ajoute qu’il y aura sans doute moyen de moyenner pour sauver l’entreprise et les emplois : Nous avons une usine formidable et des employés qualifiés. Ça devrait trouver preneur.

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