Toutes les minutes feront 60 secondes : la seconde intercalaire n’existera bientôt plus

C’est arrivé 27 fois et vous ne vous en êtes jamais rendu compte : la dernière minute d’une journée a fait 61 secondes et non pas 60. La dernière fois, c’était en décembre 2016. Cette seconde intercalaire, comme l’appellent les scientifiques, est une seconde qu’on ajoute pour que l’heure de référence reste proche du temps lié à la rotation de la Terre. Car la terre ne tourne pas à une vitesse constante, elle a tendance à ralentir. Du coup, il y a une différence, minime, avec le temps des horloges astronomiques qui lui, est constant. Cette petite seconde permet donc de corriger ce décalage. Cette notion est née en 1972.
"On a décidé, à cette époque, que le temps atomique devait rester à moins d’une seconde d’écart du temps de la rotation de la Terre. Quand on voyait que l’écart s’approchait d’une seconde, on arrêtait le temps atomique d’une seconde, histoire d’attendre que la rotation de la Terre nous rattrape et qu’on soit à nouveau totalement en phase avec la rotation de la Terre", nous explique Pascale Defraigne, spécialiste de cette question à l’Observatoire Royal de Belgique.
Au point de départ, une histoire de marins
Frédéric Meynardier, physicien au Département Temps du BIPM (Bureau International des Poids et des Mesures), nous raconte la naissance de la seconde intercalaire, quand la navigation pouvait encore se faire aux étoiles. "Il y avait déjà des balises radio et des moyens de navigation modernes. Mais le GPS n’existait pas encore. Et quand les instruments radio ne fonctionnaient pas, le moyen de dernier ressort, c’était les étoiles".
Il fallait donc que l’heure que les marins avaient à leur disposition corresponde à l’heure de rotation de la Terre. "Donc garder l’UTC (ndlr : il s’agit du Temps Universel Coordonné, temps de référence mondial basé sur les horloges atomiques) proche du temps de la Terre par la mécanique de la seconde intercalaire, ça permettait aux marins de faire confiance à leur montre pour se repérer de façon fiable par rapport aux étoiles."
Tout cela a bien changé évidemment. Et à partir des années 2000, des problèmes ont commencé à apparaître. Les ordinateurs et leurs réseaux connectés n’ont pas toujours apprécié l’ajout de cette seconde intercalaire. "Cette seconde intercalaire implique que de temps en temps, et on ne peut le prévoir que maximum six mois à l’avance, il faudra introduire une minute qui fera 61 secondes au lieu de 60. Comme c’est très peu prévisible, ça crée un grand nombre de problèmes dans nos systèmes informatiques", explique Pascale Defraigne. Force est de constater que chaque fois qu’il y a eu insertion d’une seconde intercalaire, il y a eu des bugs. "La balance avantages/inconvénients de la seconde intercalaire s’est mise à pencher en défaveur de ce système", estime Frédéric Meynardier.
Les horloges atomiques du Bureau de l’heure de l’Observatoire Royal de Belgique © Pascale Defraigne
Et cela d’autant plus que se profile à l’horizon la perspective d’une seconde intermédiaire négative parce que la vitesse de la Terre semble accélérer et non pas ralentir. "C’était une épée de Damoclès sur un certain nombre de systèmes de logiciels, on a estimé qu’un certain nombre d’entre eux n’étaient pas prêts pour ça."
Et le risque est réel, comme l’a rappelé Douglas Arnold, président du groupe d’experts qui définit la norme internationale permettant la synchronisation des horloges des réseaux informatiques : "En cas de seconde négative, on pouvait s’attendre à de nombreuses défaillances dans les infrastructures critiques (réseaux électriques, défense, transports, finance, télécoms…) entraînant des pertes financières considérables et des risques potentiels pour la sécurité du public".
Face au risque d’un grand bug mondial, ce système de la seconde intermédiaire est donc retiré à partir de l’année prochaine. Les experts permettent un écart qui soit plus grand d’une seconde entre le temps atomique et le temps de rotation de la Terre.
Cet écart se creusera très lentement. Pourra-t-il atteindre, par exemple, une heure ? Réponse de Frédéric Meynardier : "c’est quelque chose qui ne devrait pas se produire avant plusieurs siècles, voire plusieurs millénaires. On a besoin de connaître l’écart, mais on n’a pas besoin que cette valeur soit inférieure à une seconde. Ça peut être plus. Il suffira d’adapter les logiciels. On garde ce lien parce que c’est important pour faire du positionnement, mais on relâche la contrainte".
Quelle heure est-il ?
La précision du temps, c’est quelque chose de fondamental. Au SPF Economie, on se dit "gardien du temps" et vous pouvez même aller sur son site pour connaître l’heure exacte.
Son porte-parole, Etienne Mignolet, nous donne quelques exemples de l’importance de la précision du temps : "Si on pense par exemple à la navigation par satellite, le GPS, ça repose sur une mesure du temps de trajet des signaux et donc une infime erreur de temps peut se traduire par une erreur de position. Les réseaux de télécommunications ont besoin de synchroniser leurs équipements, les réseaux électriques de coordonner leurs mesures, certains systèmes financiers de dater précisément leurs transactions et d’en déterminer l’ordre. Donc avoir une heure précise, ce n’est pas seulement arriver à l’heure à un rendez-vous, c’est aussi permettre à des millions de machines à travers le monde de fonctionner ensemble selon les mêmes standards".
Alors, selon lui, ne plus utiliser cette seconde intermédiaire permet de réduire le risque de désynchronisation de tous les systèmes de mesure du temps au niveau international.
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