Avec « Daphnis et Chloé », l’OSM sur les traces de son passé
L’étiquette Pentatone a publié en fin de semaine dernière la nouvelle parution de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM), consacrée à deux compositions emblématiques de l’institution : les ballets Daphnis et Chloé de Ravel et Le sacre du printemps de Stravinsky. Comment se comparent les réalisations de Charles Dutoit et de Rafael Payare à quatre décennies d’écart ?
Le directeur musical de l’OSM marche sur les traces de Charles Dutoit dans Daphnis et Chloé, l’œuvre la plus intimement associée à l’institution, dans un marché qui ne porte plus la même attention aux sorties discographiques.
Circonstances
Si le Daphnis et Chloé de l’OSM et de Charles Dutoit a acquis un statut légendaire, c’est pour ses qualités intrinsèques, mais aussi parce qu’il ne pouvait tomber mieux. En 1980, il comptait parmi les premiers enregistrements numériques de Decca, paru d’abord en microsillon, puis, surtout, en 1983-1984, dès l’apparition de cette technologie, en disque compact (CD), avec l’estampille magique « DDD ».
Il fit alors sa marque sur toute la planète, bien plus que d’autres gravures et projets Decca de l’époque, comme la Symphonie fantastique de Zubin Mehta à New York, grâce à la synergie entre l’apport au répertoire, l’aura de l’interprétation et la qualité technique. Il faut ajouter à cela qu’un ballet de musique continue de 55 minutes, comme Daphnis et Chloé, bénéficiait au premier chef d’un des nouveaux atouts du CD, soit une durée d’écoute ininterrompue de plus d’une heure.
Le monde musical classique étant très accroché à l’idée de « références », cet impact, conscient ou inconscient, a suivi et servi la version OSM-Dutoit pendant des décennies, nonobstant la réédition en CD des gravures Ansermet 1965, Monteux 1959 et Cluytens 1962, et la parution de plusieurs grandes nouvelles interprétations — Boulez-Berlin 1992 (DG), Chailly-Amsterdam 1994 (Decca), Chung-Radio France 2004 (DG) en tête.
Dimensions
À un moment, il faut appeler un chat un chat. La perception et l’évaluation de la nouvelle version OSM-Payare dépendront de la prise de conscience que la discographie était passée à autre chose depuis belle lurette (la phénoménale version Boulez-Berlin) ou de l’illusion entretenue que le témoignage de Dutoit de 1980, beau mais esthétisant, était encore une référence pérenne. La lecture, plus « agissante », de Payare en 2025 ajoute donc (et ce, dès la première minute) des strates de nuances (en deçà de piano-pianissimo) et de la profondeur spatiale à ce que l’on connaît à travers l’écoute du disque antérieur de l’OSM.
Mais toutes ces dimensions et plus-values étaient déjà là avec Boulez (l’un de ses cinq plus grands enregistrements à vie !) en 1992, avec, parfois, plus de couleurs encore que chez Payare (cor anglais !). Il y a aussi plus de relief chez Chung (cf. Danse de Dorcon), dont le Daphnis est, lui aussi, un des trois ou quatre grands disques à vie.
Notre nouveau Daphnis montréalais ravive donc les couleurs de l’ancien. C’est un Daphnis et Chloé haut de gamme, qui fait au moins jeu égal avec Chailly et supplante, par exemple, de récentes versions appréciées comme celle de Pappano avec le Symphonique de Londres — moins logique dans ses rapports de dynamiques et sa contribution chorale.
Le pari initial de Rafael Payare était de coupler Daphnis et Le sacre du printemps de Stravinsky en un seul CD. Le couplage aurait été généreux et original, conférant une plus-value majeure à la publication. Hélas, cela ne tient pas sur une galette et oblige à un double album. Nous avons dit tout le bien que nous pensions du Sacre de Rafael Payare, mais aussi que le concert de 2026, ici reproduit, n’avait pas tout à fait reconduit le choc initial de son interprétation de 2023 (« un miracle n’a l’intensité d’un miracle que la première fois, probablement »). Il n’en reste pas moins une version tenue, fouillée, spectaculaire, efficace, dont le principal « marqueur » est le crescendo de la timbale avant la « Glorification de l’élue » dans la 2e partie.
Les mélomanes québécois voudront évidemment thésauriser ce splendide album qui illustre bien la complicité, le soin du détail et l’ébullition musicale du tandem Payare-OSM. Mais, comme on dit lors des retransmissions du Metropolitan Opera au cinéma : « Venez au concert, rien ne remplace l’expérience en salle et l’émotion de la musique vivante. »
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