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Sunday, October 11, 2026

Immersion à la Ville de Montréal | Enquêteur canin, métier imprévisible et risqué

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« C’est la seconde fois qu’il tente d’attaquer la factrice. »

Publié à

Un cliché est parfois près de la vérité.

Dès que l’agent de prévention en contrôle animalier sort de sa voiture de fonction stationnée devant une coquette maison dans le nord de Montréal, un chien d’une quarantaine de livres se met à aboyer à la fenêtre.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

La moustiquaire et la pellicule plastique ont fait les frais de l’excitation du chien lorsque des gens passent devant chez lui.

Le molosse blond frisé est si agité qu’il arrache la pellicule plastique censée lui obstruer la vue pour limiter ses aboiements à la vue des passants. La moustiquaire est également défoncée.

La Ville de Montréal a accordé à La Presse un rare accès à son équipe d’agents de prévention du Service de la concertation des arrondissements et de l’expérience citoyenne (SCAEC). Son titre n’en donne aucun indice, mais cette équipe est chargée d’enquêter sur les chiens potentiellement dangereux de la métropole.

L’incursion a pu être réalisée à condition que La Presse respecte des critères stricts de sécurité et de confidentialité dignes de nos reportages les plus délicats avec des intervenantes de la DPJ ou des enquêteurs de police.

Certains propriétaires de chiens dangereux sont vraisemblablement aussi craints que leur animal.

Et beaucoup trop de propriétaires de chien sont négligents, nous ont souligné plusieurs intervenants durant cette enquête. À Montréal uniquement, la population canine est évaluée à 158 000, alors que seuls 23 000 sont dûment enregistrés comme la loi l’exige.

Pour éviter les représailles, il nous est interdit de publier l’adresse du bureau où l’entrevue a lieu en ce chaud jeudi de juin. « Dans notre signature courriel, il y a seulement une case postale », illustre Gilbert, l’agent que nous suivrons ce jour-là. La Ville nous demande de taire son nom de famille, en plus de ne pas nommer sa cheffe de service.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Proanima accueille des chiens potentiellement dangereux saisis pour enquête.

Chez Proanima, le nouveau centre de services animaliers à Montréal qui recueille des chiens potentiellement dangereux saisis pour enquête, on confirme les tensions.

« On se fait souvent traiter de tueurs de chiens », dit Anny Kirouac, directrice générale du centre de services animaliers Proanima. Des employés reçoivent régulièrement des menaces.

La peur derrière les jappements

Quand l’agent Gilbert répond au signalement de Postes Canada au nom de la factrice attaquée, il est près de midi et la propriétaire des lieux est toujours en pyjama. Elle ouvre la porte d’une main en retenant son terrier wheaten de l’autre de toutes ses forces alors qu’il s’apprête à sauter sur l’agent.

Vêtu d’un gilet pare-balles, muni d’un bâton et de gaz poivre, l’agent Gilbert a anticipé le tout en reculant très vite au bas des marches. « Repli stratégique », dit-il après avoir cogné à la porte.

La femme dans la trentaine est visiblement nerveuse. « Je veux vous rassurer : on ne va pas vous enlever votre chien aujourd’hui », dit l’agent d’une voix calme. Il lui demande de sortir avec l’animal en laisse, non sans la prévenir qu’elle a droit au silence et aux services d’un avocat. Elle prend le temps d’enfiler une robe avant de sortir.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

La propriétaire du terrier wheaten reconnaît les fautes reprochées à son chien.

La propriétaire n’a pas enregistré son chien auprès de la Ville, alors qu’un permis est pourtant obligatoire.

Son chien était à l’intérieur lorsque la factrice a déposé du courrier dans la boîte aux lettres. Mais la bête a réussi à ouvrir la porte pour ensuite lui sauter dessus. Il ne l’a pas mordue.

« Mon chien est très réactif, dit la propriétaire, qui admet l’évènement. Il prend sa job de protecteur de la maison très au sérieux. » Elle a déplacé sa boîte aux lettres au bord du trottoir pour limiter les risques de nouvelles attaques.

Mère d’un enfant handicapé, la femme explique manquer de temps pour répondre aux besoins de son chien. La bête fugue à l’occasion, admet-elle aussi. Elle a consulté un éducateur canin ; une seule fois. « Je pourrais y retourner », dit-elle, penaude.

Mais il n’est pas question de se départir de l’animal.

« Gardez-le sous contrôle », dit l’agent d’un ton poli. Il observe si « le chien a des réactions appropriées ou pas » et le filme : « Les signaux de malaise ou de menace sont parfois subtils. » Il analysera les images de retour au bureau.

Si ce terrier jappe autant, c’est qu’il ressent de la peur, explique l’agent en encourageant la mère à consulter un éducateur canin.

À la fin de son observation, l’agent n’impose pas de conditions à la propriétaire. Ni de contravention. Il l’invite poliment à se procurer un permis en lui laissant sa carte de visite.

C’est un chien qui exprime son malaise de façon intense, mais il a eu l’occasion de mordre [la factrice] et il ne l’a pas fait.

Gilbert, agent de prévention en contrôle animalier

Des visions opposées

Second arrêt : un secteur cossu encore plus au nord dans l’île.

« Je vois beaucoup de méconnaissance, de mésinterprétation des actions de l’animal, décrit Gilbert. Les gens me disent : “Mon chien est gentil ; mon chien est méchant.” Mais le bien, le mal, c’est de la morale. Ça ne s’applique pas aux chiens. »

Les propriétaires du berger allemand à qui nous nous apprêtons à faire une visite surprise entrent dans cette catégorie. Leur chien a mordu trois fois une autre bête, mais à leurs yeux, il est « gentil ».

Le berger allemand porte l’étiquette de chien « potentiellement dangereux ». Après l’avoir évalué, un vétérinaire lui a mis « 6 sur 10 » sur l’échelle de dangerosité. Dès qu’il sort de chez lui, il doit porter une muselière. Ses maîtres doivent posséder un permis spécial de garde – plus onéreux – à renouveler chaque année.

L’agent Gilbert fait des visites surprises chez ce genre de propriétaires pour voir s’ils respectent les conditions imposées par son service. À lui seul, il suit 19 chiens « potentiellement dangereux », en plus de répondre aux nouveaux signalements.

À sa dernière visite, l’agent a surpris le berger allemand à l’extérieur sans muselière. Le constat d’infraction a été salé.

Aujourd’hui, l’agent vient vérifier si les proprios ont bien apposé à leur fenêtre une affiche avec le logo de la Ville de Montréal annonçant la présence d’un chien potentiellement dangereux à cette adresse.

« On précise que l’affiche doit être visible de la voie publique parce qu’on a eu des gens qui se croient malins et qui l’ont mise à une fenêtre donnant sur leur cour arrière », raconte l’agent.

Dans le cas qui nous occupe, l’affiche est bien visible. L’agent la prend en photo. Alors qu’on s’apprête à partir, la fille des propriétaires du chien sort promptement d’une maison voisine. « Y a-t-il encore un problème avec le chien ? », demande-t-elle sur un ton excédé.

La récidive de morsure a eu lieu chez elle alors que le berger allemand tentait « seulement » de la protéger d’un autre chien qui venait d’entrer dans sa cour, la faisant tomber au passage, raconte-t-elle.

« Notre chien est doux », insiste la propriétaire du berger allemand, même si des voisins en ont peur.

« J’aurais dû porter plainte contre la propriétaire de l’autre chien qui est rentrée sur ma propriété privée », lâche-t-elle, non sans préciser qu’elle a tout de même ajouté une clôture pour éviter une autre récidive.

Sa famille a reçu pour 4000 $ en contraventions, déplore-t-elle.

Ce montant inclut l’évaluation du vétérinaire obligatoire après un épisode de morsure et aux frais du propriétaire, nuance l’agent.

La famille a aussi tardé à prendre le permis spécial requis pour un chien dangereux ; en plus de contester les conclusions de l’évaluation du vétérinaire.

L’échange est respectueux, mais les visions, irréconciliables.

Le berger allemand doit maintenant porter une muselière sur la voie publique ; y compris lorsqu’il traverse la rue pour aller visiter la fille de ses maîtres. « Franchement, je trouve ça exagéré », lance la jeune femme avant de rentrer chez elle.

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