«Oiseau»: dialoguer avec la mort
Paméla a perdu son petit chien alors que Mustafa, son collègue de classe, est en deuil de son père. La mort, point focal qui unit les deux enfants, les rapproche et les fait se lancer dans une aventure qui leur permet de célébrer les défunts, d’honorer leur mémoire et de les laisser prendre part à la fête. Pièce créée en 2023 et publiée aux éditions Théâtrales Jeunesse, Oiseau sera présentée en grande première nord-américaine lors de la deuxième édition du festival La mèche courte, qui s’ouvre mercredi et se poursuit jusqu’au 8 novembre.
La mort et les esprits participent de l’univers créatif d’Anna Nozière, directrice artistique de La POLKa, depuis un bon moment. Déjà, dans Les fidèles, pièce créée pour le théâtre en 2010, on trouvait ce rapport aux défunts, plus précisément ce lien avec les fantômes de sa généalogie familiale.
De même dans Les grandes eaux ou encore dans Esprits. Lorsqu’on lui demande ce qui l’attire dans cet univers, dans le monde des trépassés, elle répond, tout au bout du clavier, que ce n’est pas les morts qui l’attirent, mais que c’est plutôt elle qui les attire. « Ils ne me font pas peur, j’ai pris l’habitude de les accueillir. Ils font tellement partie de ma vie que je les mets en scène au même titre que les vivants. Les voir sur un plateau m’est naturel ! »
Pièce à teneur philosophique, Oiseau se veut ainsi une célébration de la parole, une plongée au cœur de la spiritualité, celle qui permet ce dialogue avec les morts. Mais plus encore, une façon pour les enfants « d’être reconnus pour le bon sens et la légitimité de leur expression et de leurs questionnements. Le spectacle les reconnaît dans ces qualités. C’est important », confie-t-elle.
D’ailleurs, l’autrice, qui crée des pièces à la fois pour les adultes et les enfants, avoue qu’elle écrit par cycles et que chacun d’eux pose une grande question existentielle autour de laquelle s’articulent plusieurs œuvres qu’[elle] destine naturellement aux adultes. « Puis je termine chaque cycle en m’adressant aux enfants, car ces questions existentielles évidemment les concernent, et je souhaite qu’ils n’en soient pas écartés », explique-t-elle.
Si la pièce met les enfants en présence du repli des adultes devant les préoccupations entourant la mort, eux qui manifestent une certaine forme de malaise autour d’elle, Anna Nozière ne croit toutefois pas qu’elle soit un sujet tabou en société. Au contraire, elle affirme, avec raison, que la mort est évoquée un peu partout dans notre quotidien. « On en parle, à travers nos échanges sur les maladies, les guerres, on martèle sa présence à la radio en cas d’épidémie, etc. Je dirais plutôt qu’elle est déniée : on organise souvent notre vie comme si elle n’allait pas arriver. »
Et pourtant, elle survient, mais, rapidement, on l’enterre. Les rituels funéraires en Occident sont, à cet égard, en général souvent expéditifs. Loin des soirées de veille des temps ancestraux alors que les morts étaient pleurés pendant plusieurs jours. Loin aussi des cérémonies festives, telles que le Jour des morts, au Mexique.
Faire place à l’évocation
Bien que Oiseau et les pièces précédentes d’Anna Nozière se rattachent l’une à l’autre par ce fil rouge maintenu par les fantômes, chacune d’elles est bien différente dans sa forme. Cette toute dernière œuvre, précise l’autrice et metteuse en scène, ne s’inscrit ainsi pas totalement dans la continuité de ses créations antérieures. « Je suis obsessionnelle sur les questions que j’aborde, mais je m’ennuie vite. Donc, chaque spectacle creuse un même sillon, tout en représentant une rupture formelle assez nette par rapport au précédent », explique-t-elle.
Avec Oiseau, qu’elle destine aux enfants de 9 à 14 ans, elle affirme emprunter une certaine forme d’évocation dans la mise en scène de la mort. « La mise en scène d’Oiseau relève d’une grammaire très construite, mais pas forcément visible, car pour aborder de tels sujets, on ne doit pas se placer en surplomb, et j’ai préféré donner une illusion de simplicité. De manière générale, l’adresse est très directe, en proximité avec la salle. »
Une approche qui peut assurément, et de façon métaphorique, trouver écho dans le titre de la pièce. L’oiseau peut symboliquement renvoyer à ce lien spirituel entre ciel et terre, être ce messager porteur de missives.
Anna Nozière est ainsi sensible aux signes que peuvent envoyer les défunts, à cette parole visible pour ceux et celles qui s’y attardent, à la manifestation des morts dans notre monde. « Comme je le disais au début de cet entretien, la présence des morts fait partie de mon quotidien. Pour revenir sur l’oiseau, je suis hypersensible à la dimension poétique de la mort, à ses signes, à la façon dont elle palpite. Sur le plateau, la mort a toujours été ma porte d’entrée dans la vie. Dans l’intensité de ce qui vit », raconte-t-elle.
La pièce spirituelle, à la fois tendre et énergique, et qui saura, dit-on, semer des débats enflammés, sera interprétée par Kate France et Sofia Hisborn, actrices de 55 et de 60 ans, qui portent en elles toute la fable et tous les personnages sans jamais, assure-t-on, jouer les jeunes, mais plutôt livrer leur parole.
Anna Nozière espère ainsi que les enfants retiendront de la pièce ce qui « donnera le plus de sens à leur histoire ». « Ce qui leur fera du bien dans leur cœur. Ce avec quoi ils pourront cheminer. Et ça, bien sûr, c’est différent pour chaque enfant ! » conclut-elle.
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