"C'était plus facile d'acheter des places pour le retour d'Oasis" : à Londres, l'exposition de la tapisserie de Bayeux déchaîne les passions

Heureusement, Christene n'avait rien de plus important à faire le jour de juillet où elle s'est connectée sur le site du British Museum. L'Américaine férue d'histoire s'est lancée dans une queue virtuelle de plus de huit heures. "J'étais connectée à l'heure H et je me suis retrouvée 63 000e dans la file d'attente." Pas très loin de la voiture-balai, car le musée a recensé jusqu'à 80 000 internautes piaffant derrière leur écran au pic des connexions de la journée. Pourtant, le British Museum ne constitue pas vraiment la tasse de thé de cette retraitée américaine, basée en Caroline du Nord : "Je trouve le lieu oppressant. Trop de monde. Trop grand. Mais quand j'ai vu que la tapisserie de Bayeux allait y être installée, je n'ai pas hésité et j'ai organisé un séjour à Londres."
Christene est loin d'être la seule. Il n'y a déjà plus aucun ticket disponible du 10 septembre, date d'ouverture de l'expo événement à Londres, jusqu'à fin décembre.
"Nous visons un chiffre approchant le million de visiteurs." C'est peu dire que Nicholas Cullinan, le patron de l'institution britannique, se frotte les mains dans une interview au journal Le Monde. Pas question de bourrer jusqu'à la gueule la Sainsbury Gallery, longue de 70 mètres, qui abrite le précieux artefact médiéval, quitte à renoncer à battre le record de l'expo Toutânkhamon dans les années 1970.
Chaque visiteur doté du précieux sésame disposera d'un créneau de quarante minutes pour examiner les 68 mètres de la broderie confectionnée au XIe siècle pour décrire en images la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant. La condition d'"une visite fluide et agréable", assure Nicholas Cullinan.
Le musée de la tapisserie de Bayeux revendiquait à peine plus du tiers de la fréquentation record ambitionnée par le British Museum, qui ne dispose de la précieuse relique que pour un an.
Le blockbuster de la rentrée
Et tant pis si le ticket d'entrée chiffre à 33 livres sterling (environ 38 euros), trois fois plus cher que les tarifs pratiqués en Normandie. "J'aurais mis jusqu'à 50 livres s'il avait fallu", s'enthousiasme David, un Londonien qui a piétiné numériquement de longues heures pour obtenir son créneau, "un lundi matin, bon, il risque d'y avoir des scolaires". Un sentiment d'urgence qui s'explique par la place particulière que tient la tapisserie dans le cœur des Britanniques. "On bassine les écoliers avec dès l'école primaire", sourit David Musgrove, directeur du média History Extra, associé à la BBC.
"C'est l'élément clé de notre roman national. L'enthousiasme général ne m'étonne pas. Je comprends que les gens veulent être partie prenante de ce moment historique" explique David Musgrove, directeur du média History Extra à franceinfo.
It's coming home, dit la chanson. "Pour beaucoup de Britanniques, la tapisserie revient à la maison", abonde Mia Hansson, accro au point d'avoir brodé pendant des décennies sa propre réplique. "Je comprends que les Londoniens et les Britanniques soient totalement surexcités, surtout que la tapisserie est présentée de manière totalement inédite." Tout en longueur, sur un plan semi-incliné, et plus à la verticale, en fer à cheval, comme à Bayeux.
Il y a sans doute un peu de marketing derrière cette ruée vers ce vieux morceau de tissu. "Le British Museum a été très fort", soupire l'historien Neil Jeffares, opposé au prêt de la tapisserie, qui risque de dégrader une pièce déjà passablement abîmée par les siècles. "Ils ont marketé l'exposition comme un blockbuster, à croire que la tapisserie était une pièce inédite. Quitte à transformer ce qui aurait dû être un évènement historiographique en un rendez-vous social à ne manquer sous aucun prétexte, et tant pis si l'aspect broderie médiévale passe au second plan." Outre la projection de scènes de la tapisserie sur les falaises de Douvres, le British Museum s'est aussi offert les services de Claudia Winkleman, la présentatrice de Danse avec les stars outre-Manche, pour un teasing sur les réseaux sociaux de l'exposition.
Une stratégie qui a marché au-delà de toute espérance. "C'était plus facile d'acheter des tickets pour un concert du retour d'Oasis", sourit la romancière Kerry Barrett, qui avait pourtant un accès prioritaire à la billetterie en tant que membre de l'association des amis du musée. "Ce n'est même pas une blague, j'ai campé sur mon ordi pendant vingt-quatre heures pour récupérer des tickets presque par miracle." Mais voir des chevaliers saxons et normands s'écharper sur du tissu lui fait le même effet que les riffs des frères Gallagher. "Je suis surexcitée !"
L'engouement ne se dément pas
MaryAnne compte aussi les jours avant de s'embarquer dans un avion direction Londres. Cette Américaine reconnaît le côté pratique d'avoir la tapisserie exposée dans une grande capitale. "La distance entre Bayeux et Paris a pu décourager du monde qui n'avait pas forcément une journée à consacrer à un aller-retour en Normandie, avance cette habitante de Virginie, amenée à traverser l'Atlantique pour son travail. Si vous visitez Londres, vous pouvez facilement glisser quelques heures dans votre programme."
Sue était même prête à y consacrer ses vacances. "Dans mon pays, on est en admiration devant des objets qui ont 200 ans. Imaginez la tapisserie, qui en compte 900 !", soupire cette Australienne, ancienne conservatrice de musée. Hélas, après dix heures de queue sur la page d'attente du site du British Museum, Sue se rend compte qu'il ne reste qu'une poignée de tickets pour décembre, alors qu'elle a prévu de se rendre à Londres pour rendre visite à une partie de sa famille en octobre. "J'étais dévastée. Un des objectifs de ma vie, c'est de la voir et jusqu'à présent, je n'y suis jamais parvenue !"
Détail de la tapisserie de Bayeux, exposée au British Museum de Londres © AFP - LUDOVIC MARIN
A ceux qui ont loupé le coche de la première session de la billetterie, des coupe-file existent encore pour apprécier la précieuse relique, comme des conférences avec les commissaires de l'exposition, facturées 50 livres (58 euros). Ou un atelier de broderie à 350 euros la journée. Ou nec plus ultra, un accès VIP pour toute réservation à l'hôtel cinq étoiles One Aldwych. Comptez 1 200 euros la nuitée, ce qui fait cher le passe-droit pour visiter l'expo gratuitement, avec en prime un cocktail à l'œil dans l'esprit de 1066, dont la recette n'est pas précisée sur le site.
Un article rédigé par Pierre Godon (France Télévisions), publié le 10 septembre à 05h57.
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